Edgar Dutka

L’équarrisseur, mademoiselle !

2004 | Prostor

J’ai été réveillée d’un cauchemar terrible par une frayeur épouvantable, j’ai failli bondir au plafond et j’ai cru un moment que la nuit qui m’entourait marquait le début de ma vie après la mort, mais l’instant d’après, je me suis rendu compte que c’était un rêve et je me suis mise à trembler en songeant que je m’étais endormie et que cet infâme gredin aurait pu tranquillement m’étrangler dans mon sommeil sans que j’aie eu le temps de lui faire savoir ce que je pensais de lui. J’ignore combien de temps j’ai dormi, mais quand j’ai ouvert les yeux, il faisait encore noir comme dans un four. Je suis restée un moment allongée sans bouger, la tête collée au plancher pour qu’il ne puisse pas me passer un fil d’acier autour du cou s’il était déjà penché au-dessus de moi et j’ai attendu, au cas où je l’entendrais ; c’est seulement ensuite que j’ai prudemment levé la tête et longtemps regardé l’obscurité du dehors par la porte moustiquaire, au cas où j’apercevrais cette canaille quelque part. Je flairais quelque chose dans l’air, mais c’était peut-être encore un relent de ce rêve abject. Je ne distinguais que les contours délicats des azalées et des camélias de Nela, et deux fleurs d’hibiscus violettes qui avaient oublié de se faner dans les buissons derrière l’allée. J’ai écouté un moment avec attention, guettant un bruissement qui trahirait sa présence. Un silence inquiétant régnait dans le bush, comme s’il devait au même instant se produire quelque chose de terrible. Même les ronflements sourds de Joe ressemblaient aux râles de l’agonie. Mon poil s’est hérissé malgré moi. J’ai prudemment levé la tête vers le ciel. Pas la moindre petite feuille n’a frémi dans la cime des eucalyptus. D’ailleurs, que ferait ce vaurien dans la cime des eucalyptus, ma fille ? me suis-je demandé. La bête ne vole pas dans les nuages, elle se tient au ras du sol, se cache derrière le tronc des vieux arbres, se dissimule dans les buissons obscurs, profite des ténèbres, voire de l’absence de vent, et fait bien attention à ce que pas même une brindille sèche ne craque sous ses pas furtifs : elle se comporte comme tout maniaque se préparant à assouvir son désir, elle sait attendre de longues heures, silencieuse et immobile, la victime qu’elle a repérée et le bon moment pour l’attraper. Sans même l’avoir vu, je sentais de toute ma vieille carcasse malade que dans l’obscurité du dehors, au cœur de la nuit, il se trouvait quelque part, retenant son souffle, muni de son légendaire collet en fil de fer au bout d’un bâton, et qu’il attendait tout bonnement que, paralysée de terreur, j’y passe moi-même la tête ; lui, il se contenterait de serrer d’un coup sec ; moi, prise dans son fil d’acier, je gigoterais comme une folle un petit moment, mon grrrr désespéré se perdrait dans les ronflements de Joe et, face à ce saligaud, je perdrais dix à zéro, irrévocablement et pour toujours. C’est alors que je l’ai vu. Mon cœur s’est aussitôt mis à cogner furieusement. T’as fait une bourde, hypocrite ; j’exultais, si tant est qu’on puisse exulter les poumons serrés d’angoisse. J’ai vu briller la pointe de ses chaussures rutilantes dans l’obscurité de la nuit. Il se tenait derrière cette azalée plus proche, à même pas deux mètres de moi, juste au pied des marches de la véranda, et il n’a même pas bougé. Il ne devait pas se douter que je voyais ses chaussures. Là résidait mon avantage. Je ne quittais pas des yeux ces pointes luisantes, je me concentrais sur elles comme sur la tête d’un serpent-tigre venimeux. C’est Bertas qui m’a appris ça : suivre attentivement la tête du serpent pour avoir le temps de bondir quand il la rejette en arrière et l’avance brusquement aussitôt après ; il passe à côté de moi, je le mords juste derrière la tête et lui brise la nuque. C’est une prise réservée aux situations d’impasse, quand surgissent dans le bush des conflits d’intérêts qu’on ne peut pas remettre au lendemain. Et c’était justement dans ce genre de situation que je me trouvais au cœur de la nuit : le combat pour la vie ne peut pas être remis au lendemain, lui non plus, et ce gredin restait là comme coulé dans du béton. Il est resté immobile pendant de longues minutes, puis des heures entières, et moi, j’avais terriblement envie, mais ça devait attendre. Si j’avais dû me lever, il m’aurait fallu raidir le cou et avant de me dresser sur mes pattes invalides, c’en aurait été fini pour moi. Nela ne m’aurait pas remerciée ! Ça non. Mais elle n’aurait rien dit, seulement : « Des promesses, toujours des promesses », et elle se serait tout de suite creusé la cervelle pour savoir comment se débrouiller sans moi. Et moi, j’aurais étouffé de honte. Je regardais le bout de ses chaussures, au dehors, et elles étaient toujours là. J’avais les yeux qui brûlaient, qui piquaient, à force de les fixer indéfiniment, mais je n’osais pas m’éloigner un seul instant de ces deux points lumineux. Je savais que si je me soulageais ne serait-ce qu’une seconde, il surgirait d’un bond et je n’aurais pas le temps de m’écarter. Je me suis dit que je devais conserver mon maigre avantage et j’ai hypnotisé ces deux points luisants au pied du buisson obscur jusqu’au chant du coq. Pendant tout ce temps, il n’a pas bougé d’un millimètre. Seule tombait par terre de temps à autre, lentement, une fleur d’azalée fanée pour m’effrayer jusqu’à me faire frôler la syncope. Ce n’est que dans le demi-jour précédant l’aurore, au moment où, dans le ciel, les étoiles disparaissent, que j’ai reconnu – quelle imbécile – dans les pointes brillantes des souliers de l’équarrisseur une partie du piédestal délavé d’une statue de plâtre. Juste l’un de ces nombreux éphèbes de plâtre et nymphes obscènes que Nela avait achetés pour vingt cents au bazar des Saints : elle avait planté ces statues kitsch et sans valeur, comme disait le Beau Serge, entre les massifs de fleurs autour de la maison, faisant d’un pays sauvage et sans artifice une Europe d’un raffinement sensuel. Rien qu’un gamin idiot en plâtre, qui, en outre, est là depuis des lustres : si on tourne le robinet, il se met à pisser un long et mince filet dans un massif de fleurs pour divertir les invités qui arrivent en voiture. Bref, preuve amusante que ma vue m’a depuis longtemps abandonnée, ma vieille faiblesse à l’œil gauche a fait son œuvre. Heureusement, il ne s’est rien passé. Le maniaque de la mort s’est probablement lassé, lui aussi, et il s’est endormi quelque part, mais ce n’est peut-être qu’un aspect de son jeu que je n’avais pas décelé jusque-là et j’avais encore plus envie de pisser qu’avant. J’ai bien réfléchi à savoir si je devais sortir ou souffrir encore un peu en attendant qu’il fasse entièrement jour. Joe dormait à côté de moi dans son fauteuil roulant, sans soupçonner du tout la terreur que j’avais éprouvée des heures entières. Cet été, nous dormons ensemble sous la véranda pendant que les jeunes vont se vautrer au fond, dans la chambre. Joe est assis dans son fauteuil roulant, la tête inerte, renversée en arrière, et il ronfle. Ça ne le dérange plus qu’hier soir Pét’a1Diminutif de Petr. ait encore oublié de le faire basculer de son fauteuil sur son lit. Il s’est habitué. Quand Nela est morte, il pensait, naïf, que Pét’a s’occuperait de lui, il faut dire qu’il l’avait tellement soutenu, mais le petit l’a très vite tiré de son erreur. Hier, ils sont encore rentrés tard dans la nuit. Je les ai même entendus alors qu’ils étaient à Gunderman. Ce qu’ils appellent de la musique résonne et hurle toujours par les vitres ouvertes de la voiture, dont les pneus font sursauter les pierres, tandis que Pét’a, éméché, appuie comme un fou de sa grosse patte d’éléphant sur l’accélérateur ; le tout ne s’achève que derrière le jasmin chinois là-haut, derrière le barbecue, près de ce grand aloès, par un claquement de portière et les rugissements sonores de Pét’a dans la nuit, qui ont fait fuir depuis longtemps tous les kangourous, jadis en foule au sommet des rochers, jusque dans les collines vers Saint Albans – lieu que, par bonheur, la muflerie de Pét’a ne saurait atteindre. Comme d’habitude, au lieu d’entrer dans la maison, la petite a couru directement sous la douche. Avant même d’arriver à la véranda principale, elle avait enlevé sa robe, sous laquelle elle ne porte désormais plus rien l’été, et filé dans la salle de bain extérieure. Le petit est allé dans la cuisine et s’est ouvert une boîte de sardines. Ce n’étaient pas des sardines, c’étaient des moules fumées à l’huile. Mais il s’en fichait. Il n’a même pas pris de fourchette. Il y allait avec l’index et se les fourrait goulûment dans la bouche. Il n’en avait pas encore avalé la moitié que son hélice, comme il l’appelait un peu bêtement quand il parlait d’elle, est passée toute nue devant lui en courant. Bruno maintenait que la petite avait le derrière comme un oignon, qu’il ne lui manquait même pas les filaments en dessous. Mais moi, son derrière d’albâtre tout rond me rappelle plutôt un litchi fraîchement pelé. Il fut un temps où moi aussi, j’avais un postérieur comme ça, bien rebondi. Quand le petit a vu ce popotin tout brillant à côté de lui, il a poussé un grand cri, il est devenu rouge comme l’huile des moules fumées qui luisait sur son menton, il a balancé la conserve aux ordures, moules comprises, laissé tomber en courant son short à carreaux usé à l’entrejambe et disparu les fesses à l’air derrière son hélice dans la chambre du fond, où Nela avait dormi avec Joe des années entières. Au départ, ces deux-là fermaient tout de même la porte, mais depuis qu’il était arrivé malheur à Joe, ils se comportaient comme s’il n’existait plus. La jeune mante religieuse aimait se montrer à moitié nue et, chaque fois qu’elle lui tendait son derrière, Pét’a devenait fou. Ça ne les aurait sûrement même pas dérangés que Joe quitte la véranda en fauteuil roulant pour les rejoindre dans la chambre. Hier, ils ont fait ça assis devant lui au petit déjeuner. À charge de revanche, Joe a fait comme s’il ne s’apercevait de rien, il affichait un air neutre, un regard éteint, ça lui était probablement égal. Dans la chambre, leur accouplement se déroule toujours de la même façon : on entend d’abord de bruyants préliminaires et, au bout d’un silence, des sons creux commencent à retentir régulièrement dans toute la maison, pendant que la petite cogne de la tête dans le mur – les murs aussi sont creux et la maison se trouve sur des rondins à cinquante centimètres au-dessus du sol, pour ne pas être dévorée par les fourmis blanches – puis ça commence à gémir bruyamment, enfin à hurler et lui, il se met à grogner comme un porc qu’on égorge ; ensuite seulement commencent à retentir les ronflements réguliers de Pét’a. Hier, j’étais à la fête : je suis allée finir les moules dans la poubelle. Joe n’avait rien eu, évidemment. Ils l’avaient encore oublié dans son fauteuil roulant, ici, sous la véranda. Ce n’était pas la première fois. Comme je le dis, Joe ne fait même plus l’effort de protester. D’ailleurs, comment pourrait-il, ma fille ? Toute la soirée, jusqu’à la tombée de la nuit, il ne fait qu’attendre en silence de savoir s’il dormira dans son lit, pour ne pas s’assoupir par hasard et rajouter aux deux jeunes le souci de son corps inerte, au cas où ils voudraient directement le renverser sur son lit ; Joe est silencieux et patient comme il l’a été toute sa vie. Chaque soir, il contemple longuement l’agonie du jour ; qui sait à quoi il pense, si tant est qu’il pense à quoi que ce soit, personne ne lit plus en lui ; ensuite, je lui lèche la main, il ferme les yeux et s’endort comme un chiot. Ça se passe toujours comme ça quand ils l’oublient. C’est Joe tout craché. Un compagnon silencieux et plein d’égards. Nela avait longtemps hésité, mais ensuite, elle a inopinément tourné une page de sa vie, elle l’a épousé et elle a bien fait. Une seule et unique fois, à ce que je me rappelle, ce brave homme s’est comporté de façon ignoble, mais il y a longtemps que je lui ai pardonné. Si tu ne dis pas de bêtises, ma fille ! Je crois que j’ai pardonné, mais je n’ai pas oublié. Ces derniers temps, en regardant mourir les jours, je me suis remise à considérer son ancien crime. À l’époque, j’étais convaincue que tant que je vivrais, je ne lui pardonnerais pas, mais pour finir, Nela et moi, on s’est dit : Einmal ist keinmal2« Une fois ne compte pas. ». Un peu d’indulgence, ma vieille, la vie est trop longue et l’âme, compliquée, et comme ça s’est passé lors d’une grosse colère et qu’en plus, cette fois-là, il devait avoir une affreuse migraine, ça lui a peut-être fait plus de peine qu’à toi. Et puis, ma fille, c’est toi qui étais responsable, toi qui l’avais mis dans cet état-là, toi qui étais la cause de tout ça. Je sais. D’ailleurs, je ne conteste pas. Comme je le dis, ça fait longtemps que je lui ai pardonné, mais il m’arrive parfois d’y penser, surtout quand je médite sur ce qu’a réellement été ma vie et sur ce qu’elle aurait pu être, eût-été ce qui aurait dû être et qui n’a pas été. Désormais un pied dans la tombe, je me pose souvent cette question : la vie, au juste, c’est quoi, pour qu’on tremble à ce point pour elle ? Les deux qui sont au fond, dans la chambre ? Ou ce pauvre homme, ici, dans son fauteuil roulant ? Ou bien moi, qui passe la nuit à scruter l’obscurité en dressant l’oreille, histoire de ne pas me laisser surprendre par ce pervers alors que ce n’est qu’un morceau de socle en plâtre ? Nela ne se tracassait jamais avec ce genre de questions. Pas même à l’hôpital Prince Henry, je crois, alors qu’elle savait déjà qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Elle vivait avec joie et appétit, tout comme elle mangeait avec joie et appétit, haletant, applaudissant, ronronnant de bonheur dans l’existence, sans regarder ni à droite ni à gauche, et encore moins derrière elle. Elle croyait que tout était écrit d’avance quelque part, qu’on n’y changerait rien et qu’il était donc inutile de se torturer les méninges avec de vaines questions, pourquoi une chose s’était passée ou non, s’il devait s’en passer encore tellement ! Quand Nela a fait son malaise et qu’elle a été emmenée à l’hôpital, tous ont accouru pour lui souhaiter du fond du cœur un prompt rétablissement, mais ça l’a seulement fait sourire, elle a attendu que le dernier referme la porte derrière lui et elle est morte paisiblement, bien qu’elle ait vécu avec tant de passion. Elle avait accepté la mort comme étant son destin. Jamais de sa vie elle n’avait rendu de comptes à personne. Ça ne lui serait même pas venu à l’idée. Il est simplement des êtres qui ignorent le vieux registre perpétuellement tourmenté de Joe : « Débit – Crédit ». Et néanmoins, vers la toute fin, sans même que les deux colonnes de son propre registre aient pu être logiquement calculées ni évaluées moralement, elle s’est inscrite en nous comme une créature à laquelle nous resterions redevables une fois pour toutes. Et je n’entends pas par là toutes ces conserves pour chien. Elle est certainement en bonne place aussi dans les souvenirs de personnes tout à fait étrangères, dans leurs anecdotes que nous soupçonnons mais ne connaissons pas, qui captivent à coup sûr leur auditoire et lui transmettent peut-être même leur fatalisme, le délivrent du désespoir face au passé et des craintes éternelles face à l’avenir, donné d’avance à chacun, d’ailleurs, selon Nela, dût-il faire des pieds et des mains, car on ne peut se défaire de sa propre peau. Quand quelqu’un se disputait avec Nela au sujet de cette croyance, elle lui disait : Essaye, fais deux ou trois fois quelque chose auquel tu n’aurais jamais pensé et qui te plairait terriblement, et tu verras comment ça se passe, avec le destin. Pourtant– et Joe me donnerait certainement raison s’il pouvait parler – Nela est restée parmi les croyants même après sa mort, sans qu’une telle comptabilité ait jamais eu une d’importance pour elle. T’es plus en vie, t’as plus d’avis, aurait-elle dit, et puis voilà. Eh oui, ma fille, c’est exactement comme ça que j’ai toujours voulu être.

 

 

Je ne tiens plus. Rien à faire, il va falloir que je sorte. Lève-toi, ma fille, et ne va pas souiller le tapis. C’est rageant, seule la porte moustiquaire me sépare du bush, de ces pointes de plâtre ridicules, mais cette porte, qui va me l’ouvrir ? Il faut que je fasse le tour, que je traverse le salon où, cette nuit, pendant qu’il courait tout en sueur, Petříček3Autre diminutif de Petr. a renversé une chaise qu’il va falloir que j’évite dans le demi-jour avant de passer par la cuisine avec ses pièges à mouches en plastique répugnants suspendus à la porte et de sortir par la véranda principale pour aller jusqu’au barbecue, où, tous les week-ends dont je me souviens, Joe était aux commandes dans son tablier de cuisine, entre ses steaks d’aloyau et ses côtelettes d’agneau, et où, attablée tout près sous un pin gigantesque, avec un verre de vin et un esprit bien à elle, Nela régnait sur une jeunesse fort gaie. Plus la compagnie était nombreuse, plus c’était gai et plus Nela rayonnait. Des fois, jusqu’à quarante personnes qui ne se connaissaient jusqu’alors même pas ou qui ne s’étaient pas vues depuis des années se retrouvaient ici chez nous, dans le bush. Mais toutes les nuits s’achevaient invariablement sur des embrassades mutuelles au son des chansons d’amour moraves de Nela, pleines de nostalgie et de sous-entendus graveleux, jusqu’à ce que la bière, le vin, la gnôle et tout ce qu’ils avaient ingurgité ne commencent à teinter leur regard de mélancolie. À présent, dans le demi-jour précédant l’aurore, il y a dehors un foyer éteint, recouvert d’une plaque de tôle rouillée, et, juste derrière la cabane des chiottes envahie par un puissant philodendron aux feuilles immenses, desquels pointent les répugnants pénis verts de fruits soi-disant comestibles, me guette sûrement ce méchant pervers qui est ici pour la première fois et s’imagine tout de suite qu’il est le maître des lieux. Il tient probablement à la main son bâton graisseux muni d’un fil d’acier et darde silencieusement sa langue de lézard entre ses lèvres exsangues, comme impatient de savourer son acte ignoble. Je préfèrerais me pisser dessus pour ne pas avoir à aller là-bas, pour que ce voyeur se sectionne la langue dans sa colère. Vraiment, ma fille, je préfèrerais faire ici, sous la véranda, mais la tache ne sècherait pas avant la matinée et Pét’a, de mauvais poil en raison de sa gueule de bois, comme tous les matins, me flanquerait une bonne raclée. Joe aussi écoperait, bien qu’il dorme et qu’il ait lui-même certainement fort à faire pour ne pas se pisser dessus et être encore grossièrement rabroué en échange. Même si je crois qu’il l’a déjà fait. Je vais essayer de dormir en attendant, avant qu’il ne fasse complètement jour. J’ai seulement le menton qui tremble de peur. Est-ce ma faute, si je suis une vieille qui n’a pas encore le droit de mourir ? J’ai promis à Nela. J’ai toujours voulu être comme elle, mais je n’ai essayé pour de bon qu’une seule fois dans ma vie et j’en suis revenue humblement les oreilles rabattues et la queue entre les jambes. Aujourd’hui encore, je m’en veux. C’est peut-être justement pour ça que j’y pense des journées entières, que je revis cet épisode bribe par bribe en cherchant dans ma mémoire ce qui vaut encore que je m’en souvienne. Hormis ma grande évasion, l’escapade d’une petite demoiselle de la ville, il y avait encore de menus péchés, mais eux non plus ne valaient pas grand-chose. Il faut dire qu’à la différence de Nela, je n’ai eu dans ma vie que deux amants, dont un, encore, seulement platonique. Le premier, le platonique, c’était un bâtard du coin, une espèce de sans-abri. Il avait sur la joue gauche une grosse tache noire qui entourait son œil et une autre sur le dos, en forme de selle, mais à part ça, il était couvert de poils blancs courts et drus comme des soies de porc. Quoique pas tout à fait. Ce manteau de soies blanches dissimulait de minuscules taches noires partout sur son corps. Il en avait même une sous la queue, juste à côté du troufion. Mais ce n’était pas un dalmatien. Plutôt un genre de fox-terrier à poil court, mâtiné de quelque chose de sensiblement plus grand, si bien que son poitrail était loin de traîner par terre comme celui de Peggy, la chienne bleue du voisin, qui avait des vues sur lui. C’était juste une sorte de gars musclé, nerveux, et il s’appelait Spotty. Le Beau Serge l’appelait « op’art sur pattes ». Où est notre art moderne aujourd’hui ? lançait-il quand Spotty restait longtemps sans se montrer. Avant qu’on ne devienne copains tous les deux et que Spotty ne s’installe chez nous, il honorait à l’occasion toutes les maisonnées depuis Gunderman jusqu’au foyer de pêcheurs situé à l’autre bout de Spencer. Il connaissait si parfaitement ce côté de la rive gauche du Hawkesbury que même le vieux Percy Daniels, qui était parti à sa recherche un moment, n’a jamais réussi à l’attraper par surprise ; personne ne pouvait se mesurer à Spotty, voilà tout. Tony prétendait qu’il tenait sûrement un peu du bull-terrier, mais qu’en revanche il n’avait pas l’air d’un porc au pif retroussé. Même si à cause de ses pattes un tantinet trop courtes, on ne s’est jamais envoyés en l’air, lui et moi. La première fois que je l’ai vu, j’ai même eu envie de rire et je l’ai regardé de haut, et aujourd’hui, alors que ça n’a plus d’importance, je soupire après lui. Il regorgeait de tant de vie que s’il apparaissait ici, je le jure, j’oublierais ma surdité, ma cécité, mes poumons dévorés par le cancer et même mes guiboles douloureuses pour m’élancer avec lui là où il voudrait, par exemple de nouveau là-haut, directement dans le bush. Cette fois, je ne le sèmerais pas. Je revois Spotty comme si c’était hier : les pattes de derrière arquées, comme un vrai mec, pour que ses burnes trouvent une jolie place entre ses cuisses musclées ; le poitrail virilement bombé et pas un gramme de brioche, parce qu’il courait des dizaines de kilomètres par jour, affamé et quelquefois dare-dare quand un imbécile lui tirait dans les talons. Non, dors tranquille, Joe, ce n’était pas contre toi. Quand on traînait ensemble, Spotty et moi, tu étais toujours généreux avec lui, tu lui donnais même parfois une côte d’agneau entière de la veille. Il se portait bien, chez nous. C’est moi qui ai fini par tout gâcher. J’étais jeune et belle, mais aussi joliment bouffie d’orgueil, la truffe bien en l’air. Bref, je me comportais comme une demoiselle de la ville qui débarque au milieu des ploucs. Mais comme cela arrive souvent avec ces petites bêcheuses, un mal quelconque vient toujours leur tourner autour et cette fois- là, c’est le pauvre Spotty qui a pris. Depuis, il gît quelque part au fond de cet ignoble marais salant, là-bas, dans les palétuviers de l’autre côté de la route. Je sais seulement à peu près où. Peut-être que le fleuve et la marée l’ont déjà emporté jusque dans l’océan Pacifique, mais il repose probablement encore aujourd’hui dans ce marais pestilentiel, en face, et il est satisfait, voilà tout. Spotty se contentait toujours de peu. Dans ce qu’il y avait de mauvais, il trouvait le meilleur. L’unique beauté qu’il ait vraiment désirée au monde et qui ait eu pour lui plus de prix qu’un sandwich au jambon balancé dans une boîte à ordures, c’était moi. Moi, j’étais sa chère et tendre, qu’il avait initiée aux secrets de la véritable vie de chien. Il m’accompagnait aussi dans le bush dès que j’en avais envie, même s’il n’aimait pas cet endroit. Pour lui, j’étais simplement une petite demoiselle de la ville, qu’il ne cessait de lécher dès qu’il osait l’approcher, et quand il m’arrivait de piquer une colère contre lui, il allait s’allonger un peu plus loin et me zyeutait peut-être tout l’après-midi. Il avait un regard de velours et son œil gauche, dans sa tache noire, souriait sans cesse d’un air rusé, tandis que l’autre, porcin, somnolait d’un air flegmatique. J’ai longtemps fait comme si je ne le voyais pas, comme s’il n’était pour moi qu’un simple cabot de la campagne. À ce jour, ce n’est pas de l’avoir fui, que je regrette, mais ce que je lui ai causé en fuyant. Nous aurions pu encore profiter de longues années ensemble et ma vie aurait probablement ressemblé à tout autre chose. Pardonne-moi, Spotty, si tu peux. Aujourd’hui encore, j’éprouve toute cette nostalgie. Celui qui a inventé la nostalgie, Seigneur, quel tortionnaire ! Il nous a sacrément pimenté toutes les occasions qu’on a laissées passer !… J’entends quelque chose. Même Joe, près de moi, a cessé de ronfler. Quelqu’un passe. Pieds nus, le pas lourd comme un éléphant. Calme-toi, ma fille, ce n’est pas celui dont te parlait le chant des cigales hier soir au crépuscule. C’est encore un maniaque tout à fait différent. Les portes de la véranda s’ouvrent brutalement et voici notre Pét’a de deux mètres, alias Grande Gueule pour ses copains. Comme toujours, il sort tout nu de son lit, il ne perd pas de temps à s’habiller, son corps est pâle comme celui d’une fourmi blanche. Et son caractère, il est pareil. Où se précipite-t-il comme ça ? Qu’est-ce qui le fait courir ? Comme si nous ne le savions pas : sa vessie pleine de bière. Je m’étonne seulement qu’il n’ait pas pissé directement par la fenêtre de la chambre comme la dernière fois.

C’est lui, Petr-qui-s’empêtre, comme Nela avait commencé à l’appeler quand Joe et elle avaient pour la première fois dû le faire sortir du commissariat de Bronte Road et payer sa caution. Voilà qu’il a bousculé par mégarde le fauteuil roulant de Joe au point de l’envoyer cogner contre le mur de la véranda ; moi, il m’a enjambée comme une bouse de vache ; ensuite, il a écarté la porte moustiquaire et fait jaillir par l’ouverture un jet puissant au-dessus des marches en bois de la véranda, directement sur la tête du nabot de plâtre dont j’ai eu peur toute la nuit et qui, justement, ne pissait pas. Joe, lui, il n’aurait jamais fait une chose pareille. Je n’arrive pas à m’imaginer Joe en train d’enjamber l’hélice de Pét’a ni de pisser devant elle par la fenêtre sans même remarquer la moustiquaire sur la vitre, comme c’était le cas de notre cochon bourré la dernière fois. Cette fois-là, j’ai seulement regretté que la fenêtre guillotine ne tombe pas sur son petit robinet, c’en aurait été fini de la rigolade.

À peine avait-il secoué son engin qu’il est reparti en titubant dans la chambre et, au bout d’un petit moment, ils ont commencé à copuler. Même un sourd aurait reconnu les bruits. Certes, l’hélice a bien grogné un peu d’une voix endormie, mais l’instant d’après, sa tête cognait de nouveau contre la tapisserie, elle somnolait probablement tout ce temps-là. Joe et moi, nous étions déjà habitués à ces coups de boutoir d’avant l’aube. Joe s’est rendormi tout de suite, si encore il s’était réveillé, et je me suis dit que moi aussi, je devrais faire un petit somme. Qu’il vienne donc me chercher, le vampire déjà cité, au moins je ne le saurai pas. Je ne tiens plus, voilà tout. Qu’est-ce que je dois faire, ma fille, si mon corps redoute de se lever ? Uniquement dormir pour oublier.

Pour moi, les moments les plus doux sont toujours ceux où je ne sais pas avec certitude si je veille encore ou si je dors déjà, cet instant à la limite du sommeil, où j’entrevois un début d’apaisement. Je suis retournée un moment dans le passé, de longues années en arrière, toute l’éternité, et j’ai revécu des jours de ma jeunesse que j’avais depuis longtemps oubliés. Cela commençait de façon merveilleuse. Comme jadis. J’ai reconnu la scène. Je me trouvais à Bronte. J’étais allongée sous la véranda du fond, à l’arrière de la maison, lorsque me parvenait le hurlement d’un klaxon qu’il était impossible de ne pas entendre, encore moins de confondre avec autre chose. Bruno avait reçu ce joujou de son chef italien et se l’était fait installer dans sa vieille Toyota rouge. Le souvenir de ce trille de fanfare déchirait le brouillard gris de la vieillesse, je redevenais brusquement cette vierge splendide, pétillante de jeunesse, et j’avais bien du mal à contenir ce sentiment de bonheur que je m’inspirais moi-même. Je me levais avec élégance et partais en trottinant dans le garage – pas trop vite, pour ne pas attendre une fois sur place, mais pas trop lentement non plus, parce que ma joie était de celles des chiens de Pavlov qui salivent. C’était un jeudi après-midi et j’adorais ces jeudis à Bronte. Les gars venaient jouer aux fléchettes dans le garage avec Joe et Nela. Le jeudi, Joe laissait toujours sa Ford dans l’allée, juste derrière le portail, il levait le rideau métallique et, pour chasser l’odeur de renfermé du garage, où régnait depuis le matin une ombre humide et froide, il ouvrait aussi la porte qui donnait de l’autre côté, derrière de la maison, Ce matin-là, à cinq heures, comme chaque jour de beau temps, d’ailleurs, Nela avait entièrement arrosé le jardin entourant la maison et dont les feuilles sauvages la gratifiaient en échange de leur étouffant parfum de verdure. Je n’ai jamais aimé cette odeur de pourriture que dégageait la jungle humide et tiède du jardin : je ne devais apprendre que bien plus tard ce que signifie l’odeur de l’eau dans le bush plein de rochers blanchis par le soleil. Mais dans ce rêve vivant, je redevenais cette idiote qui se moquait bien des rochers de grès incandescents quelque part dans le bush, je me contentais de remuer le popotin, puis je m’élançais sur la route pour aller voir Bruno extirper de sa voiture sa bedaine de buveur de bière avant de me régaler de compliments haut et fort tout le long de la rue. D’habitude, en venant du port, il s’arrêtait dans un pub et achetait encore quelques bières, y compris pour les autres. Il nous rapportait du travail toutes sortes de brioches italiennes pour les oiseaux du jardin, auxquelles je ne touchais jamais, et j’étais pourtant toujours contente de le voir parce qu’il était le premier à arriver. J’entendais tout de suite Joe me crier de rentrer pour aller à ma gamelle, mais soudain – et voilà la frontière entre le rêve et le souvenir – le rideau métallique du garage était levé et tout le monde était déjà là. Bruno, membre du club des irréductibles de Bronte Beach en bas sur la plage, qui, à force de passer l’année à mater les jeunes filles bronzant ou s’élançant, seins nus, dans les vagues océanes, a attrapé un cancer des glandes lymphatiques et à qui le médecin a interdit d’aller au soleil, si bien que quand il ne se trouve pas à causer dans un bar, il reste allongé près de son poste de radio et lit en plus tous les journaux disponibles en ville pour avoir en permanence un sujet de conversation et ne jamais la fermer. Il prétendait avoir toujours voulu être journaliste ou reporter radio (il avait une voix sonore et mélodieuse). Dans ce rêve vivant, tout le monde était là, sans exception, George le bellâtre avec ses cheveux noir corbeau rebelles, gominés à la Elvis4En français dans le texte., qui pensait jadis beaucoup à Nela (et qui sait s’il ne faisait que penser !), et il y avait aussi le Beau Serge et mon Tony, occupé à me triturer l’oreille en faisant des réflexions à Joe qui prétextait encore sa douleur à l’épaule pour recommencer à lancer ses fléchettes toutes légères plume en avant, si bien qu’elles allaient magistralement se planter là où elles n’auraient pas dû. Et, bien entendu, nous deux aussi, nous étions là, Nela et moi – Nos merveilles, comme nous appelait non sans poésie le Beau Serge. (Aujourd’hui, ça fait un peu idiot, mais je considérais ça comme une tendre flatterie, à l’époque.) Tout le monde était là, il ne manquait personne. C’est génial, ma fille, me répétais-je sans cesse en éprouvant une joie immense. J’étais assise parmi eux, mon regard passait de l’un à l’autre, selon qui parlait, mangeait ou buvait. Et j’étais de nouveau jeune et avide de tout. Les garçons buvaient leur bière à la cannette, Nela se versait son vin du Rhin au cubitainer, tous étaient comme d’habitude venus de bonne humeur, probablement parce qu’ils s’étaient retrouvés comme par miracle dans ce vaste labyrinthe de la grande ville. Moi aussi, j’étais à cet instant submergée par un sentiment onirique de félicité car tout était redevenu comme avant. Bien entendu, à l’époque, on allait aussi au club de bowling, aux courses de chevaux à Randwick ou bien à des soirées chic quelque part en ville, avec d’autres connaissances ; quelqu’un avait eu un bébé ou s’était marié, fêtait ses trente, quarante ou cinquante ans (à l’époque, on ne mourait pas encore). Peut-être, ma fille, était-ce à cause de mon sang de berger si c’était joliment réunis tous ensemble dans le petit garage que je les aimais le plus, là où nous étions tous le plus près les uns des autres. Moi-même, j’ignore pourquoi ils n’allaient pas s’asseoir sur la terrasse au-dessus du garage, qui, le matin, offrait un immense panorama de l’océan et, la nuit, de la ville. Peut-être pour pouvoir s’égayer à loisir sans troubler l’austère silence de la banlieue ensommeillée. C’est un destin, d’être étranger. Pour ce qui est du cubitainer de Nela, ce devait être juste avant cette orageuse nuit de novembre, à Hawkesbury, où d’énormes éclairs ont déchiré le ciel et où, à deux heures et demie du matin, Nela s’est mise à vomir du sang pour ne s’arrêter qu’au lever du jour, à l’hôpital de Gosford. Toutes les serviettes éponge qu’ils avaient emportées étaient imprégnées de son sang, même Joe en avait partout quand il est rentré. Les médecins n’ont pas découvert pourquoi ces saignements s’étaient déclenchés, ils n’ont rien trouvé hormis de l’hypertension et Nela s’en est sortie sans chercher à comprendre. À partir de ce moment là, elle ne buvait plus que deux (ou trois) verres de vin le soir en prétendant que c’était un ordre direct du médecin (à moins d’avoir voulu la tuer, il lui avait dit un tout au plus). Mais dans mon rêve, lors de ces retrouvailles régulières du jeudi au garage, Nela était en train de gagner la partie. Pendant ce temps, elle lançait ses fléchettes du même geste que quand elle taillait du tissu à vue d’œil pour se faire une robe. Je voulais toujours être dans sa peau de perpétuelle gagnante. Tous étreignaient et embrassaient la championne ; elle leur offrait une collation toute prête et Bruno ouvrait le réfrigérateur pour distribuer d’autres cannettes embuées. Nous étions de nouveau jeunes et nous nous réjouissions d’être ensemble. Tony, qui était aux petits soins pour moi, me donnait inopinément un sandwich au jambon. Voilà pourquoi, fine mouche, je m’allongeais à ses pieds en attendant avec impatience ce moment inattendu. C’était un jeu qui comptait parmi tous les jeux du garage et, d’une manière ou d’une autre, ces jeux tournaient tous autour de Nela ; pourtant, même dans ce rêve, je m’étonnais qu’elle soit de nouveau parmi nous. Quand quelqu’un se lassait de planter des fléchettes dans des cibles en soies de porc ou n’y arrivait plus, il se mettait à chanter une de ces chansons languissantes de Nela, nostalgiques comme un hurlement de chien. À vrai dire, avant de devenir complètement sourde, je n’aimais pas beaucoup leurs braillements car ils me donnaient mal aux oreilles, jusqu’à ce que je comprenne que ce n’étaient pas les fléchettes qui les rassemblaient, mais plutôt ces chants. Bruno faisait généralement la première voix, il savait bêler comme si on lui broyait les couilles, Nela faisait la deuxième et les autres s’ajoutaient aussitôt. Seul Joe ne chantait pas. Joe était originaire de Železné Hory et, comme il était devenu orphelin tout petit, personne n’avait eu à lui apprendre ces chansons. Joe était comme moi, Joe était un observateur de l’existence : il observait l’existence d’un air méditatif, comme s’il voulait la comprendre, à moins qu’il n’ait bien entendu été occupé à réparer avec un intérêt identique l’une de ses tondeuses à gazon. Quand Nela, Bruno et Tony s’y mettaient, tous attrapaient immédiatement Nela d’un côté par l’épaule, collaient la tête contre celle des autres, levaient un bras tendu vers le bon Dieu, à la morave, et, debout devant eux, jambes écartées, une petite mèche noir corbeau retombant virilement sur son front, George les enlaçait tous les trois en hurlant de toutes ses forces les paroles de sa chanson au visage de Nela. Chaque fois, on aurait dit une mêlée de rugby qui attendait en vain le ballon. Entre temps, le Beau Serge avait essuyé le tableau des scores et dessinait d’une main de maître, à coups de craie bien assurés, ce groupe de déshérités en train de chanter (et auquel j’étais moi aussi liée, semblait-il, par ma grand-mère ou mon arrière-grand-mère) et qui, quelque part dans un garage le jeudi, perdus à l’autre bout de la planète, trouvaient alors la note commune qu’ils avaient en vain cherchée dans le monde. Heather, la voisine d’à-côté, se demandait toujours le vendredi ce qu’on avait fêté la veille et le Beau Serge lui répondait : Encore des vies ratées. À celui qui avait un jour voulu nous voir dans le Herald comme une minorité ethnique ayant réussi, il avait alors confié que nous étions morts de nos illusions, que nous n’allions pas tarder à rentrer chez nous et qu’il n’était donc pas utile d’entamer une autre carrière, qu’il suffisait d’attendre un moment, de chanter, de se baigner dans l’océan, et le putsch communiste finirait dans les choux ; alors que les Hongrois, qui avaient pendu les communistes aux lampadaires et inversement en cinquante-six, savaient d’emblée qu’ils ne pourraient plus jamais rentrer chez eux, qu’ils prenaient pour perpète, et ils avaient donc immédiatement contracté des emprunts à la banque pour commencer à bâtir des gratte-ciel ici afin de se rendre célèbres dans le monde entier. Il en a dans le crâne, le Beau Serge ! J’aime bien penser à lui. Il est tout le contraire de Joe. Le seul, parmi les présents, à ne pas avoir débuté dans la vie en évacuant du lisier ni à s’être jamais trouvé devant un tour ou une chaîne de montage. Il n’a pas non plus travaillé au port dans le grand entrepôt d’une société d’importation italienne comme Bruno, ni folâtré avec madame la patronne. Serge est issu d’une famille noble : c’est le fils de František Krásný, jadis peintre du gouvernement, qui avait fait le portrait de deux présidents avant la Seconde Guerre mondiale et n’avait qu’un seul petit défaut selon Serge : à la veille du conflit, il croyait fermement en l’idée du panslavisme rattachée à la Russie (ce grand chêne), c’est pourquoi il avait d’ailleurs nommé son fils Sergej, qu’il appelait constamment et contre son gré devant tout le monde (y compris devant les jeunes demoiselles de son atelier prétentieux) Sergej Francevič : « Sergej Francevič, ici ; aidez-donc cette dame à ajuster cette draperie. » Et comme le Maître était originaire de Moravie, où le petit Sergej avait passé ses vacances d’été jusqu’à l’âge de quatorze ans, les jeunes de son âge, moqueurs, n’appelait pas le garçon autrement qu’en disant : « Chergej, ichi » ou « Chergej ilachié ». Son papa russophile ne pouvait encore se douter que, pour célébrer la fin de la guerre, les héros de l’armée de Malinovski violeraient collectivement Vlasta, la sœur du Maître (lui, il soutenait que c’était l’œuvre de ces canailles de Tatars !) et que, trois ans après, pour avoir représenté les deux plus grands exploiteurs de la classe ouvrière, les communistes le condamneraient à perdre la totalité de ses biens, lui confisqueraient sa villa art nouveau avec atelier et grand jardin, puis l’enverraient à l’usine pour qu’il finisse comme peintre en lettres dans un atelier d’étalagistes et vive de l’écriture de banderoles sur lesquelles figurait Avec l’Union Soviétique pour l’éternité et jamais autrement ! En tant que peintre célèbre, il n’avait pas seulement fait le portrait de deux exploiteurs de la classe ouvrière : il avait aussi représenté leurs petites femmes grassouillettes et surtout leurs maîtresses, celles-ci généralement dans le genre Fragonard ou carrément dans le style du lever d’une courtisane parisienne ; mais ce qu’il préférait entre tout, comme Mucha, c’était la slave Vesna, déesse du printemps et de l’abondance des récoltes, tout en cheveux, offrant ses charmes dénudés aux Slaves à grosses fesses et longues nattes, de préférence devant une clôture, près d’une fontaine ou à l’ombre d’un tilleul. Et c’est ainsi que, dans l’atelier de son père, avant d’apprendre à coucher les couleurs sur la toile, ce beau jeune homme aux yeux bleus et boucles de lin, au nom ridicule de Sergej Francevič, avait appris à se coucher lui-même sur les maîtresses dépravées mais charmantes de riches vieillards, que tous ici lui enviaient même des années après. Il avait parcouru l’Europe entière avant de finir par décider d’aller voir le soleil d’Australie. Pour un temps. Pour une année. Et ça fait plus de vingt ans. Et Joe, tel que c’était et tel que je le voyais aussi dans mon rêve, était toujours assis sur un bidon en fer blanc rempli d’essence qu’il avait acheté à l’époque de la crise du pétrole pour ne pas avoir à faire la tournée de ses clients de banlieue à pied, un baluchon sur l’épaule ; il sirotait de la bière en souriant. Joe n’avait en fait aucune raison de hurler à la lune comme eux : Joe venait de trouver son bonheur. Il avait rencontré Nela au cours d’un week-end de Pâques à la pêche ; en fait, tous s’étaient rencontrés à la pêche (Serge et lui n’auraient peut-être jamais fait connaissance autrement), parce que tous allaient à Oberon pêcher la truite et tous, naturellement, campaient à la ferme de Harvey Ross qui, avant la guerre, avait épousé Andula, une Slovaque dont il laissait alors les compatriotes s’installer parmi ses brebis sur la rive de l’étang artificiel. La ferme de Harvey étant vaste, chacun y avait tout de suite trouvé une place à l’écart, loin des autres, mais tous s’étaient peu à peu réunis autour du même feu. Celui de Nela, évidemment. Au tout début, Nela avait pourtant semblé accorder sa préférence à George, aux cheveux noirs, qui jouait de la guitare près du feu par les nuits de chaleur et était rudement beau gosse. La fois suivante, ils étaient même arrivés ensemble. Mais Nela a succombé peu après à une sorte de fièvre rhumatismale et ses prétendants ont disparu d’un coup, peut-être n’admettaient-ils même pas que Nela puisse être un jour gravement malade ; cette fois, c’est Joe qui est allé frapper timidement à sa porte pour lui demander s’il ne devait pas acheter, arranger ou faire quoi que ce soit, puis il est resté pour toujours dans la petite maison de Nela à Bronte, avec sa véranda à grande baie vitrée et sa vue sur une Wedding Cake Island battue par la crème fouettée des vagues océanes. Joe, c’est une race à part. Des fois, sur l’insistance de Nela, il nous projetait un film huit millimètres tombé dans l’oubli, sur lequel il avait tourné des excursions avec son ex et son petit garçon de cinq ans tout blond qu’il avait envisagé d’adopter. Mais même sur cet écran minuscule apparaissait la nature de leur relation : le jeune Joe, sans feu ni lieu, avait l’air embarrassé y compris avec son flingue, qu’il ne lâchait pas même quand il mangeait un sandwich, et à voir cette jeune femme timorée en corsage blanc, il était clair qu’elle devait abandonner Joe, même armé de deux flingues, pour lui préférer un professeur tendre et cultivé de l’état de Victoria qui lui apprenait l’anglais soir après soir pendant que Joe gardait son fils. Elle aussi, elle était enseignante, jadis réduite par la misère à briquer les couloirs d’un hôpital quelque part et – à ce qu’elle prétendait – n’attendait plus de l’existence qu’un gentil papa pour son fils avec lequel, comme avec un petit enfant dans ses bras, elle avait pataugé toute seule par les hautes neiges la veille de Noël 1949 pour franchir les barricades de la frontière d’État et accéder à la liberté. Mais elle avait pris la mauvaise décision. Ou bien était-ce le destin ? Comme elle n’a pas tardé à le découvrir, à l’époque où elle a rencontré Joe, son charmant professeur de Victoria lui avait au mieux appris à lever élégamment un verre de bière à l’hôtel La dernière balle et il avait impérativement besoin d’un soutien matériel par là-dessus. Au bout d’un an à peine, l’enseignante désespérée a fui son charmant soûlard et voulu rentrer à Campsie retrouver Joe le timide et sa vie de vieux garçon dans la banlieue de Sydney ; Joe l’aurait sans doute reprise, s’il n’avait évidemment pas fait entre temps la connaissance de Nela, qui l’avait débarrassé de sa timidité pour lui conférer une dignité et une assurance toutes viriles. Nela savait y faire : suggérer leur virilité aux hommes et l’admirer chez eux par la suite. En sa compagnie, les hommes avaient l’impression d’être des individus d’exception et se laissaient même attribuer par elle des actes dont ils n’étaient pas capables et qu’ils accomplissaient plus d’une fois après coup, ou bien dont ils avaient au moins en sa présence le sentiment assuré d’être capables. Mais quand ils la décevaient, elle les abandonnait sans leur dire au revoir et malheur à ceux qui, au contraire, l’abandonnaient. Son premier mari, âgé de facilement huit ans de plus qu’elle et épousé en Europe, alors qu’elle était encore une toute jeune fille d’une petite ville aspirant à se retrouver le plus loin possible des pièges tendus par une famille sévère, était devenu en partie seulement victime de sa profession de douanier. Il ne supportait pas l’idée qu’en raison de son ébriété permanente, sa jeune femme ait commencé à chercher des amis plus distrayants et, par une nuit noire, comme il longeait la voie ferrée pour aller la chercher dans la commune voisine, il s’est jeté sous le rapide de Varsovie, faute d’arriver à supporter plus longtemps son désamour dans cette cruelle obscurité d’avant l’aurore. Les gens ont commencé à diaboliser cette jeune veuve excentrique, mais le pauvre homme avait peut-être seulement trébuché et dégringolé par malheur sous le train. Ça, c’était la version de Nela. Elle a aussi abandonné le photographe chez qui elle s’était aussitôt installée avec le petit Pét’a en tout bien tout honneur, du fait qu’il était marié, mais c’était un pêcheur passionné qui lui a appris à capturer des brochets et quoi d’autre encore dans les endroits profonds de la forêt (il a fait également une valise de photos artistiques avec elle, paraît-il) ; elle a abandonné aussi le fermier, un gaillard bien bâti avec une petite moustache sous le nez et une immense cave bien pleine, dans laquelle une joyeuse compagnie se rassemblait et buvait des tonneaux de vin pétillant en chantant toujours jusqu’au matin ; il lui donnait en plus des flèches de lard fumé pour que le petit ait une nourriture correcte quand, après la guerre il n’y avait rien. Elle l’a abandonné et, cependant, il l’a cachée quand elle s’est évadée de prison, ce qui a valu à ce pauvre homme d’aller au trou. Elle était comme le vent. Ils étaient assis et elle passait dans un souffle. Quelques photos de cette période, jadis envoyées par le petit Pét’a, la montrent toujours vêtue de façon excentrique pour l’époque et pour sa petite ville, parce qu’elle savait se coudre elle-même les habits qu’elle voyait au cinéma. Elle adorait les actrices américaines, avec leurs lèvres maquillées de façon aguichante et leurs sourcils épilés, et aussi le sentiment que les gens dans la rue se retournaient pour la regarder. Mais ça lui est passé quand on l’a séparée de son fils, qui commençait tout juste à aller à l’école, et condamnée à six ans de prison pour actions dirigées contre l’État. Tous lui en voulaient et disaient qu’elle aurait dû penser avant tout à son fils au lieu de se mêler de politique. Elle se défendait en répondant qu’il y avait tellement de désespérés désireux de quitter le pays pour trouver la liberté qu’il fallait bien qu’on les aide. Pour finir, cette aide, elle-même en a eu besoin. Elle s’est enfuie de sa prison pour femmes à l’avant-veille de son anniversaire et elle a traversé des endroits qu’elle avait personnellement aidé des gens à traverser. De nouveau, tous lui en ont voulu d’avoir fui sans son fils. Elle s’est justifiée en disant que, affublée de son uniforme de taularde et réfugiée pendant un mois derrière des meules de foin dans une grange, il était difficile de commander un taxi pour ramener l’enfant ; qu’on s’enfuyait de l’autre côté la frontière et tant pis si le service des taxis venait alors d’être aboli en tant que profession bourgeoise superflue. Le fait est que les ouvriers allaient au travail à pied et que cela ne les dérangeait pas. L’exil n’a pas changé Nela. Mais elle en a gardé les stigmates. Elle ne parlait quasiment jamais du passé. Elle était travailleuse, obstinée, elle savait s’en sortir avec pas grand chose sans pour autant se restreindre en aucune façon dans l’essentiel : le sentiment d’être en vie. Elle a racheté quelques années plus tard à son patron, alors sur le point de partir en Amérique, son petit fonds de commerce en centre ville dans George Street et même sa maison en banlieue ouest (après avoir gagné aux courses de Randwick les cent livres de dépôt qui manquaient !). Dans sa maison de Bronte, elle n’était pas loin de la plage et c’est précisément là, sur le sable chaud, qu’elle s’est éprise d’un homme qu’elle aurait probablement épousé au bout d’un certain temps. Il avait, paraît-il, un beau visage viril (impossible autrement), d’épais cheveux ondulés, de larges épaules et il savait marcher sur les mains : bref, l’idole des femmes. Elle était persuadée qu’elle resterait avec lui jusqu’à la mort et, pour le prouver, elle lui a fait attribuer la moitié de la maison afin qu’il s’y sente le maître. Seulement le gars aux cheveux ondulés et gominés, et au visage viril, ne supportait pas le charisme de Nela, qui attirait vers soi des hommes de tout âge (et pour finir du sien, comme il s’en rendait bien compte). Passé cinq ans et un bastringue du Nouvel An, il a découvert que sa dignité d’homme et le charisme de Nela ne faisaient pas bon ménage. Moi-même, je ne l’ai pas connu personnellement. C’était longtemps avant mon arrivée à Bronte et avant que Nela ne rencontre Joe, bien entendu. Ne sont restés de lui que deux ou trois instantanés. Peu de temps après leur séparation, ce macho délaissé est mort d’un infarctus du myocarde. Des calomnies se sont encore répandues, voulant que ce soit le résultat de l’amour sans scrupules et universellement épuisant de Nela. Sur sa stèle de marbre, Nela a fait inscrire : Dearly loved5« Cher bien-aimé »., car il ne semblait pas avoir compris la profondeur de l’amour que les femmes pouvaient porter aux hommes sans pour autant le manifester de façon embarrassante par des regards de chien. Voilà comment l’histoire a fini pour Nela, et elle s’était interdit de parler de ce gaillard afin de ne pas froisser Joe, qui le connaissait et qu’elle a fini par épouser carrément ici, à Spencer, dans une petite église de campagne en bois qui comprend quelques tombes de fermiers parmi lesquelles elle a trouvé sa place, elle aussi. Ni à l’époque, ni jamais par la suite, Joe n’aimait flirter sur la plage, au bord de la mer – il faut dire qu’il était originaire de Železné Hory, ces montagnes qui surgissent au milieu d’une plaine –, mais comme il n’était pas vaniteux non plus, il savait aimer Nela d’un amour de chien, ce dont elle lui était reconnaissante après tous ses problèmes personnels. Je revois Joe toujours assis sur son bidon d’essence dans un coin du garage, sincèrement ravi que Nela soit toute radieuse et que ce soit en chantant comme ça qu’elle était la plus heureuse.

 

Traduit par Christine Laferrière

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1. Diminutif de Petr.
2. « Une fois ne compte pas. »
3. Autre diminutif de Petr.
4. En français dans le texte.
5. « Cher bien-aimé ».