Dora Kaprálová

Hypnose à Maribor

2025 | Větrné mlýny

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Depuis combien de jours suis-je à Maribor ?

J’ai les oreilles qui bourdonnent à cause du trash metal qui a résonné toute la nuit autour de l’auberge de jeunesse Pekarna, je n’ai pas dormi depuis plus de vingt heures et dehors, il fait de nouveau une chaleur étouffante. Je vois tout en accéléré, flou, mal réglé, je ne parviens pas à zoomer sur le moindre détail.

Je n’arrive à m’endormir que quelques heures, l’après-midi.

Je me réveille en début de soirée, ramollie mais reposée.

En allant chez Daša, je sais déjà que je vais avoir de l chance, je le sens. Je traverse en nage le pont Central, près du Grand café, puis je passe par la rue Gosposka, je jette quelques centimes dans la housse d’un accordéoniste bulgare, je me retourne timidement pour observer un vieux marionnettiste de rue installé devant la droguerie DM, après quoi je remonte la rue Tyrševa jusqu’au parc municipal. Daša habite en face du poste de police.

Je ne résiste pas : j’ouvre machinalement le couvercle du container situé devant le bâtiment. Il contient des ordures ménagères et des déchets organiques ; un léger bourdonnement monte du fond de la poubelle, mais je n’aperçois aucune mouche.

Je finis par abandonner et je vais jusqu’au portail de la villa Art nouveau de Daša. Le chemin qui mène jusqu’à la porte, avec sa poignée en maillechort, traverse un jardin où poussent des magnolias, des rosiers, des lauriers-roses. Quels parfums, quelle beauté ! À gauche de la clôture, une tonnelle en bois peinte en vert. Daša m’attend déjà à la porte, une louche à la main.

Et, avant qu’elle ne me fasse assoir dans le grand hall, devant une table richement dressée avec des couverts en argent, elle me montre toutes les copies de tableaux qui ornent son vaste intérieur meublé dans le style Biedermeier : Rembrandt, Botticelli, Caspar Friedrich, van Gogh, Gauguin, et elle finit par me montrer non sans fierté une petite sculpture en marbre, réaliste et un peu drôle, qui représente des cygnes.

Ensuite, nous nous servons un verre de muscat et nous trinquons à notre rencontre. Je regarde le plafond à caissons de bois, au-dessus d’une table ronde d’antiquaire, et je n’en crois pas mes yeux. Autour du gigantesque lustre en cristal, au moins une douzaine de mouches sont en train de bourdonner.

Zut. Elles ont dû entrer quand j’ai ouvert la fenêtre, dit Daša pour s’excuser, comme si elle lisait mes pensées.

Inutile de vous excuser, je bourdonne, et j’observe l’essaim de mouches, fascinée.

Par ce temps, quand la pression change et que la pluie approche, les gens sont soit déprimés, soit maniaques. Ici, à Maribor, tout le monde transpire, poursuit Daša…

Et, en effet, je suis tellement en sueur que mes cuisses collent par dessous au revêtement en cuir du fauteuil ; quand je m’avance et quand je recule, j’émets un petit bruit désagréable ; un moment, j’ai un peu l’impression d’être assise sur un siège de bus à la housse collante.

Moi, vous savez, je suis née dans une familles de médecins et de commerçants de Ljubljana, des gens comme il faut, comme on dit. Et nous avons des proches en Autriche, des aristocrates comme il faut, comme on dit, mais ce n’est pas l’essentiel. Et vous, où est-ce que vous êtes logée ? Allons, commencez donc votre hors-d’œuvre ! Bon appétit.

Bon appétit. Je suis logée à l’auberge de jeunesse Pekarna, je réponds avec un petit retard, en cachant ma bouche derrière ma serviette pour ne pas trop manquer aux bonnes manières.

Ah, Pekarna, quelle horreur. Mais c’était encore pire en quatre-vingt-onze, pendant la guerre, vous pouvez me croire. Ce matin-là, j’allume la télévision pour avoir les nouvelles et je vois que des avions de chasse viennent de Bosnie pour bombarder la Slovénie, alors je fais le calcul : ils volent à huit cent kilomètres à l’heure, ils seront donc ici, à Maribor, dans une heure. J’ai voulu aller faire quelques courses, à ce moment-là mon mari était à Ljubljana, mais finalement j’ai renoncé, je suis restée devant ma garde-robe, sans savoir si je devais mettre un chemisier jaune ou rouge. J’ai fini par mettre une robe, j’ai ouvert les fenêtres et je suis descendue à la cave. La voisine avait des bougies, une couverture, tout ce qu’il fallait, et moi rien, juste cette robe. Je n’en suis toujours pas revenue, même aujourd’hui.

Après les hors-d’œuvre, un premier plat de résistance : une soupe épaisse aux haricots avec des tranches de bœuf. Les mouches continuent de voler autour du lustre, l’une d’entre elle se pose sur les fins cheveux de Daša teintés en blond.

Quand on a emménagé ici, il y avait tellement de mouches dans les containers, devant le poste de police, qu’on se disait qu’elles devaient avoir des caméras à la place des yeux pour nous surveiller. Vous savez, mon mari avait été ministre dans un gouvernement yougoslave, à la fin des années quatre-vingt-dix, avant que tout ça ne s’effondre, qu’il me quitte et qu’il ne paye le prix fort.

Elle a un petit sourire triste.

Rien n’arrive jamais par hasard, continue-t-elle. Quand la Hongrie a pris la présidence de l’UE, ils se sont compliqué la vie. Certains respectent la tradition, d’autres non, ajoute-t-elle d’un air énigmatique.

Alors qu’on est en train de se resservir un verre, la sonnette retentit. Excusez-moi, le voisin m’apporte mes médicaments pour ma tension, dit Daša en se traînant jusqu’à la porte. Quand elle ouvre, le courant d’air écarte les battants de la fenêtre de la salle à manger et d’autres mouches entrent dans la pièce, une multitude de mouche, c’est le paradis des mouches, certaines se posent sur le gâteau au jaune d’œuf, le goûtent de leurs pattes. Je les chasse doucement.

À ce moment-là, Daša revient. Rien n’arrive jamais par hasard, rien n’arrive jamais par hasard, dit-elle, attendez, je dois avoir du papier tue-mouches quelque part. Et vous savez quoi, ce n’est pas non plus un hasard si Zelensky veut édifier un empire qui ira d’Israël à la Pologne en passant par la Syrie. Je vais vous resservir un peu de soupe. Je vous en prie, servez-vous.

C’est vraiment délicieux, dis-je en toussant un peu.

Et ce n’est que le potage, dit Daša avec une pointe de fierté. J’ai les cheveux fragiles, continue-t-elle, c’est à cause de l’humidité. Je ne vous l’ai pas déjà dit ?

Nous allons à la cuisine, Daša est en train de réchauffer le plat principal de ce somptueux dîner, un risotto aux chanterelles au miel, poivre et coriandre fraîche.

À propos, je vous ai déjà dit ce que Zelensky avait l’intention de faire à Rothschild ?

Pas encore, dis-je en avalant et en finissant un autre verre de vin. Je vous écoute, Daša.

Alors… Vous savez certainement déjà qu’il s’agit d’un complot à l’échelle mondiale, dit Daša. Eh bien, ce… ce Rothschild et sa bande, qui contrôle les puits de pétrole et les grandes banques mondiales, ils vont se déchaîner et nous ne saurons plus où donner de la tête. Si Poutine n’est pas là pour les arrêter, nous sommes tous fichus, l’euro va être nationalisé et on en sera réduits aux tickets de rationnement. Cet empire que Zelensky est en train de construire, il s’étendra d’Israël à la Pologne en passant par la Syrie. Et moi, je vais perdre cette villa, c’est le complot sioniste par excellence qui va me la confisquer, mais il ne faut pas le dire tout haut, non, il ne faut pas, dit Daša en chuchotant, puis elle se tait, l’air mystérieux.

J’observe les mouches qui volent près du plafond à caissons et je bourdonne sans faire un bruit.

Ensuite, nous revenons dans la salle à manger et nous parlons un moment de la chaleur étouffante qui règne à l’extérieur.

Le risotto est vraiment délicieux.

Vous en reprendrez bien un peu ? Ce fromage de Trieste est excellent, n’est-ce pas ? Et ne vous trompez pas, poursuit Daša, je ne suis pas née de la dernière pluie, tout ce qui se prépare, ça va nous tomber dessus comme ça, d’un coup…

Sur ces mots, je vais à la salle de bain. Je cesse de bourdonner. Je m’éteins. Je suis entourée de miroirs aux cadres dorés, Art nouveau. Si tu dis merde, me dis-je tout bas en me rinçant le visage devant un miroir, si tu dis merde, tu entendras bourdonner la mouche.

Une mouche apparaît devant le lavabo, bourdonnante.

Ne sois donc pas vulgaire. Respecte tes aînés, dit la mouche dans un bourdonnement avant de s’en aller.

Zoome donc et éteins-toi, je réponds dans le silence et je retourne vers Daša.

Même le dessert est délicieux, c’est certainement la meilleure mousse de fraises au sirop d’érable que j’aie jamais mangé, et le flan à l’ananas me ravit à tel point que je ne me contrôle plus.

On va reprendre un petit verre de pinot ! lance Daša d’un air espiègle, quant à moi, tout m’est déjà à peu près égal. Trop tard pour prendre la mouche.

Mes cheveux sont trop fragiles, dit Daša au bout d’un moment, avant de passer délicatement la main dans quelques mèches de cheveux ébouriffés qui sont en effets très fins. C’est à cause du temps qu’il fait, ici.

Nous avons fini une dernière coupe de vin, nous nous quittons tout doucement. Nous restons un moment à la porte, c’est un soir d’été tiède, les roses du jardin embaument jusque dans le hall.

Je m’en vais, nous nous faisons signe.

Je traverse à nouveau le jardin, je repasse près de ces rosiers qui, m’a dit Daša, sont interdits en Amérique, puis à côté de la tonnelle en bois peinte en vert, je fais un dernier signe embarrassé depuis le portail aux ornements Art nouveau, que les tsiganes du coin ont tenté deux fois de voler, m’a dit Daša, je le referme, je passe près des poubelles derrière le hideux bâtiment du poste de police et je les vois en effet, ces mouches avec des caméras dans les yeux, elles pullulent soudain, elles sont en train de coloniser dans les poubelles quelque chose qui a échappé à la police locale, peut-être que le peuple des mouches a échappé aux services secrets de l’Empire khazar et maintenant, elles s’en prennent à Daša, elles lui en veulent, c’est clair, me dis-je. Quelque chose me soulève à nouveau comme un ballon rempli d’hélium, mais, cette fois, ce n’est pas un sentiment agréable, non, même moi je suis capable de croire en n’importe quelle bêtise. Quand j’avais huit ans, par exemple, je croyais que j’allais recevoir un singe de la taille de mon petit doigt, je lui avais déjà préparé un petit lit, et après, par dépit, j’ai convaincu mon ami Richard, plus jeune que moi, qu’il pouvait fabriquer un nain avec de la farine et de la colle, et lui aussi, il lui a préparé un petit lit à la maison…

La nuit tombe sur Maribor. J’ai trop mangé, je flotte presque.

Derrière le pont Central, j’entends la musique du festival de metal, et ces lourdes basses me font enfin redescendre un peu sur terre. Si je continuais à tâtons, j’arriverais là où il était impossible de dormir, la nuit dernière. Mais, aujourd’hui, ça ne me dérange pas, aujourd’hui, c’est avec joie que je me rends au concert des groupes Pourriture et Nihilist et Dernier virage ; je vois qu’il y a de l’amour dans l’air, une rockeuse proche de la retraite qui ressemble à une prof de langues de collège serre dans ses bras un homme fluet et boutonneux qui a trente ans de moins qu’elle, une petite tresse et un début de calvitie, je le range instantanément dans la catégorie des informaticiens et elle dans celles des divorcées, je n’ai absolument pas honte de pratiquer ce genre de jugements détestables même si je devrais, je devrais vraiment, je suis encore un peu éméchée et en même temps dégrisée jusqu’à l’os grâce aux informations de Daša, des informations que je vérifie le soir même sur Google, c’est ça, tout à coup je tente de percer sur Google les réseaux prorusses, les yeux grands ouverts, les pupilles larges comme des balles de ping-pong, vers deux heures du matin j’entends quelqu’un vomir dehors, ça doit être la prof de langues, je me dis dans un demi-sommeil, l’Empire khazar, mec, l’Empire khazar, s’écrie quelqu’un dans la rue, mais Dieu sait ce que j’entends vraiment parce que je suis en train de m’endormir.

Je m’endors avec mes bouchons dans les oreilles, en bas le metal résonne toujours et quand je me réveille, à l’aube, autour de l’auberge de jeunesse Pekarna, tout est calme depuis longtemps, à tel point qu’on entend un chien aboyer. J’ouvre la porte de la terrasse et je hurle au bâtard dans le soleil levant : Alors, chien, toi aussi, ton meilleur ami c’est d’avoir un avis sur tout ? Ton seul ami, en fait ? Le seul que tu connaisses ?

Le bâtard lève tristement les yeux vers moi, remue les oreilles, rentre la queue et cesse d’aboyer.

Excuse-moi, dis-je en refermant la porte.

Je tente de me rendormir un moment, avant que le trash metal ne redémarre. Et, au petit matin, je rêve que mon cher P., dont je n’ai pas encore parlé ici et dont je ne parlerai pas parce que ce qui est au-delà des mots doit le rester, je rêve que je lui achète un gilet pare-balles.

Nous sommes à la frontière du nouvel Empire khazar, il a reçu une lettre officielle disant qu’il doit s’inscrire sans délai sur les listes, que c’est sa nouvelle patrie et qu’il a perdu l’ancienne avec effet immédiat. Et mon cher P. est à la frontière, dans un embouteillage, au volant de sa voiture blanche de marque sud-coréenne, sa voiture est en panne, non, ce n’est pas une panne, la neige se met à tomber dru, il faut qu’il mette des chaînes sur ses pneus neige, et tandis qu’il fait ce travail de mécano, il est si élégant, si délicat et si déterminé bien que ses mains soient dégoutantes, pleines d’huile. Et moi, je vole autour de lui, je bourdonne, l’air insouciant, pour le distraire, tiens, voilà un mouchoir, essuie-toi, dis-je. Puis je lui offre son gilet pare-balles et ses yeux brillent tant il est touché : l’affaire du siècle, mon amour, me chuchote-t-il en me donnant un baiser sur le cou, là où je préfère : ces gilets pare-balles, c’est l’affaire du siècle. Exactement, exactement. C’est ce que nous répond un inconnu à la voix nasillarde qui vient de Murska Sobota et porte une robe de prêtre longue et sombre, il passe à côté de nous et traverse la frontière à pieds, suivi par un gigantesque groupe de cent vingt personnes voilées.

Exactement, exactement. L’affaire du siècle, répète à présent l’écho dans tous les sens. La neige est de plus en plus drue.

L’affaire du siècle, je me dis et je me réveille, l’affaire du siècle. Oui, mais lequel ?

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Une recette de partisans yougoslaves : comme faire une soupe aux mouches ? Versez 300 grammes de mouches mortes dans de l’eau bouillante. Salez, poivrez, ajouter quelques feuilles de laurier et laissez mijoter une dizaine de minutes à feu doux. Ensuite, mettez des pommes de terre et du céleri, continuez la cuisson jusqu’à ce que les légumes soient tendres, ajoutez de la crème fraîche (facultatif) et laissez cuire encore un moment, puis mixez. Servez avec du persil frais ou des herbes sauvages.

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Il n’est peut-être pas nécessaire de noter cette recette, mais nous allons tout de même la conserver ici. Depuis qu’elle circule, elle est considérée comme une blague un peu vieillotte léguée par les entomologistes médico-légaux européens. Elle a été couchée par écrit par une entomologiste médico-légale soviétique, le docteur Plavtchikovova, au début des années 1980.

Elle porte le nom de Recette des mouches, ou : comment cuisiner un dictateur. Procédé : même les dictateurs finissent par mourir. Si par exemple il meurt de la gangrène à la jambe et qu’on le laisse suffisamment reposer, on peut coloniser délicatement son corps. À partir de son sang, on pourra préparer un plat qui conviendra tout à fait à nos larves. Un adulte mâle de cent kilos bien faisandé, par exemple, pourra nourrir jusqu’à 50 000 de nos mouches.

(Note : en réalité, cette recette n’a jamais été réalisée, car rares sont les dictateurs ayant vécu dans des conditions indignes d’un être humain… Personnellement, j’hésite à la considérer comme une blague. Docteur Plavtchikovova, L’Entomologie médico-légale pratiquée comme une science amusante, Éditions Paklíč, 1990.)

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Je me réveille et, en réalité, derrière la fenêtre, il ne neige pas. Au contraire. De l’autre côté de la porte vitrée qui donne sur la terrasse, c’est une tiède matinée de juin, une magnifique journée. P. m’appelle, il a joué au tennis, il a peut-être pris une petite insolation, mais à part ça, tout va bien. Soulagée, je vais me faire un café dans la salle à manger qui bourdonne déjà comme une ruche. Le festival n’est pas encore fini, alors je sors sur la terrasse commune, ma tasse de café à la main, et, comme je me concentre sur le calme, la dignité de ma démarche et un petit rayon de soleil tout léger, à peine perceptible, qui tombe sur le tapis usé sur le quel est écrit dobrodošli, je ne remarque pas que la porte vitrée n’est pas ouverte, de sorte que je me cogne brutalement la tête. Le choc est si puissant que le verre manque de se briser. J’ai la tête qui tourne et je sens qu’un filet de sang me coule sur le front, ainsi que du café renversé sur mon t-shirt, une bosse se forme, à présent même les mouches qui volètent autour des bacs de fleurs et leurs fraises rouges doivent sentir mon sang.

Sur la terrasse sont assis quatre musiciens du groupe Ludi Ljudi, de Belgrade, et d’autres gens – ah, oui, Jim, le jeune guitariste.

Mon entrée involontairement théâtrale ne surprend ni ne fait rire personne. Le jeune chanteur se contente de me jeter un coup d’œil et de dire que j’ai de beau cheveux. Il me demande s’il peut les toucher. Il touche mes cheveux et je me souviens des cheveux si fins de Daša.

Le plus vieux, probablement le leader du groupe, me demande mon âge, question a priori illogique, puis se laisse glisser de sa chaise sur le sol.

C’est à cet instant que comprends qu’ils sont défoncés. Sur la table ronde traînent au moins huit bouteilles de vin vides, trois bouteilles d’eau-de-vie, des paquets de chips, du papier alu, des boîtes de cigarettes, des mégots, du whisky, des graines de tournesol éparpillées.

Bon, les gars, je rentre à la maison, dit Jim en léchant ses lèvres sèches.

Nous aussi, bro, répond le plus vif des quatre musiciens, un jeune d’à peine vingt ans, et il sort de la cocaïne et de la crystal meth.

Mes pupilles se dilatent.

Vas-y, sers-toi, dit-il. Je pourrai pas tout rapporter chez moi. La cocaïne est blanche comme neige, comme la neige de mon rêve.

Bon sang, je m’exclame intérieurement, excitée, puis je me rends compte que même du jus de pomme un peu aigre peut me faire tourner la tête, alors je refuse, je refuse et je regrette un peu, en quelque sorte.

Alors on va se servir pour toi, sis, répond Jim en se penchant au-dessus de la poudre. Une ligne pour la route.

Ouais, une ligne pour la route, frère… dit quelqu’un.

Frère, Maribor ! s’écrit de nouveau le plus jeune, cette fois si fort que le teckel assis sous la terrasse se met à aboyer furieusement, frère, Maribor ! Ici, y’a que des zombies, que des zombies, et il me regarde, il regarde mon front, la bosse qui grossit, et en même temps il regarde quelque part derrière moi, il est torse nu, il a un tatouage de serpent sur le dos, le crâne rasé, il est beau et délicat, et en plus il voit le monde en quatre dimensions, comme s’il était une mouche, et moi aussi, tout à coup, avec ma bosse qui tambourine sur mon front, je l’observe comme de loin, en flou, je suis incapable de zoomer sur les détails.

Le reste d’eau-de-vie circule parmi les musiciens de Ludi Ljudi et Jim, et quand on me passe la bouteille, je prends une gorgée, je ne veux pas les vexer, j’ai les tempes qui battent, ma tête commence à me faire mal et pourtant, je me sens d’humeur festive.

Jim me sourit délicatement, sur la terrasse il neige de la cocaïne, Jim est soul et, à ce moment-là, il me semble qu’il est heureux.

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Vous vous demandez certainement ce qu’est devenu Svengáli et sa vie de légende, où est passée Elis, sa compagne, et ce qu’ils sont devenus après la guerre.

Ce n’est pas facile à écrire. Mais puisque vous y tenez…

La dernière victime de la guerre fut un jeune homme de Maribor âgé d’à peine seize ans, fusillé par les nazis devant le café Theresienhof au début du mois de mai 1945, alors qu’il montait sur le toit pour y planter le drapeau slovène.

Dès le lendemain de la libération de Maribor, Svengáli fut arrêté.

Le major Milič l’attendait Svengáli sur la place centrale, sous une publicité pour de l’essence. Sur ordre de Tito, il était chargé de déterminer dans quelle mesure Svengáli avait collaboré avec les nazis.

Tout comme Svengáli, Tito n’avait fait que cinq années d’école primaire, si bien que son croate et son slovène étaient loin d’être parfaits. C’est probablement la raison pour laquelle le maréchal Tito avait une passion étrange : en secret, il adorait la poésie dont Svengáli, lui-même peu doué pour les mots, vivait grâce à ses tours de passe-passe sans même s’en rendre compte. Lors d’une fouille à domicile, le major Milič découvrit dans l’appartement de Leo Svengáli et sa compagne Elis un véritable chef-d’œuvre. Sur la table de chevet, il y avait un bout de papier arraché à un bloc-notes, et sur ce papier était inscrite une comptine dans un slovène approximatif :

Tito a-t-il été tué ? Mais non : Tito, c’est un titan !

Le major rapporta la pièce à conviction prouvant le crime de Svengáli. Tito fut amusé, ému en secret. Il fit mine d’être dégoûté.

Svengáli a donc peur de moi, se dit-il, satisfait, en se caressant le menton.

Svengáli fut transporté dans un camp de concentration.

La ritournelle, plutôt naïve, était réellement l’œuvre de l’hypnotiseur, il ne s’agissait pas d’un faux destiné à le piéger. Ces deux phrases avaient si longtemps bourdonné dans la tête de Svengáli qu’un beau jour, il avait fini par les noter à son réveil, après quoi il avait tout oublié. Après réflexion, il n’avait pas pu s’expliquer cette poussée nocturne de poésie médiocre, ni même pourquoi et comment elle était survenue. Et puis il parlait mal le slovène, il utilisait des tournures lourdes et maladroites, son regard était fixe, on l’aurait cru drogué, et, quand il tentait d’expliquer pourquoi il avait fait un spectacle avec Elis devant des soldats allemands à Maribor, il se sentait défaillir… Il était incapable de formuler tout haut ce mystère, ce petit fait tout simple, car ce qui nous dépasse, ce que nous faisons sans tour de magie et guidé par la simple émotion est indicible.

Si bien que Svengáli fut condamné à mort par fusillade lors d’un procès à la va-vite, juste après la guerre, et déporté, avec un millier d’autres collaborateurs, dans un camp d’internement situé sur les berges de la Drave. Et, le vingt-quatre mai, il fut transporté avec dix mille autres détenus dans la forêt de Tezna, près de Maribor.

Dans la forêt, on avait creusé une longue fosse, large d’un mètre cinquante.

Sans l’intervention de sa chère Elis, Svengáli aurait probablement subi le même sort que des dizaines de milliers d’oustachis, de membres de la milice et d’innocents qui finirent dans la fosse commune de Tezno.

Elis se précipita pour tout avouer. Elle se rendit à Zagreb, directement chez Tito. Oui, elle avait renié ses origines, oui, Elis n’était pas son vrai nom et sa véritable identité, oui, Tito lui-même le savait bien, Svengáli lui avait fait des faux papiers et l’avait protégée de diverses manières, par exemple en se produisant pour des allemands, des civils et des militaires.

Tito fut ravi en voyant le désespoir d’Elis, mais il avait du mal à dissimuler sa joie. Elis se prosternait devant lui, agenouillée, en pleurs. Sa belle Elis, si inaccessible, était à présent aussi faible qu’une mouche. Il lui laissa bourdonner la fin de cette histoire plutôt mélodramatique, puis trancha un silence d’outre-tombe, dans un murmure, avec un tendre sadisme : Trop tard, ma douce. Il est trop tard. Il s’alluma un cigare, lentement, comme s’il était sur scène, prêt à réaliser un formidable tour d’hypnose.

Allons, essuie tes larmes, petite, finit-il par lâcher d’un ton mielleux en effleurant le visage d’Elis, et il lui tendit un mouchoir de soie. Je peux peut-être faire quelque chose dans l’affaire de Svengáli le collaborateur. Mais à une condition !

Il passa la langue sur ses lèvres sèches, se lissa les cheveux de la main droite et poursuivit : Écoute-moi bien, Elis. À chaque solstice d’hiver, tu viendras me voir et tu passeras avec moi un jour et une nuit. Et Svengáli vivra.

Svengáli ? À cet instant, il se trouvait devant une fosse commune, en compagnie de l’architecte tchèque Čejka, celui qui avait conçu la piscine de Maribor, sur une île de la Drave, ainsi que plusieurs dizaines de maisons de la ville, et qui s’était retrouvé là suite à une vile dénonciation. Vous n’auriez pas une cigarette ? Son visage d’une pâleur cadavérique touche profondément Svengáli, qui décide de distraire un peu Čejka avant sa mort.

Vous n’auriez pas une cigarette ? demande-t-il à Čejka, et lorsque celui-ci hoche la tête, bouche édentée, œil au beurre noir, Svengáli, à l’aide de l’hypnose, vole un cigare dans l’uniforme du commandant et le faire léviter jusque dans la bouche de l’architecte Čejka. Un cigare allumé ! Enchanté, Čejka murmure : Quelle merveille, monsieur ! Mon âme est si calme tout à coup que j’ai l’impression de survoler Istanbul en ballon.

Attendez, dit Svengáli, je vais vous la faire apparaître, votre Istanbul. Fermez les yeux. Qu’est-ce que vous voyez ? Un ballon qui survole Istanbul. Montez dedans, monsieur l’architecte, je vais même vous allumer un bâtonnet d’encens. Vous le sentez ?

Et voilà Čejka qui sourit : Oui, oui, l’encens brûle, il sourit et le ballon survole Istanbul avec son bâtonnet d’encens, et, au même moment, il se trouve devant une fosse commune, et c’est à cet instant, à cet instant précis, alors que Svengáli est train de penser au miracle dont il vient d’être témoin, que l’ordre est donné de le faire sortir de la foule des condamnés.

Et c’est aussi à cet instant que résonne un coup de feu,et que l’architecte Čejka, innocent, tombe dans la fosse commune.

Svengáli est ramené au camp où, pendant trois mois, il devra encore travailler avec les autres collaborateurs. Dans les entrepôts de la caserne Pekarna, il débarrasse tout un vieux bric-à-brac qui date de la guerre. Dans les années 1960, à l’avant du bâtiment, on ouvrira un abattoir avec une boucherie militaire renommée, et Tito achètera au président américain en personne, John Kennedy, des congélateurs géants ultramodernes pour compléter l’équipement des entrepôts, au sous-sol

Par habitude, l’hypnotiseur se met à examiner les caves du complexe de bâtiments Pekarna. Puis, sans savoir pourquoi, il arrête. Il préfère arrêter.

Message des archives de l’OZNA Maribor – Services de sécurité yougoslaves

Doit être envoyé AVEC LES REMARQUES DE PRINCIPE SUIVANTES :

Le dénommé Svengáli est un sympathisant notoire du nazisme. Après consultation du Comité régional de propagande, le dénommé n’aurait pas dû être autorisé à réaliser des manifestations artistiques ne respectant pas les consignes suivantes concernant la manière de procéder.

Ces derniers temps, diverses manifestations artistiques ont eu lieu sur la commune de Maribor. Ne disposant pas des consignes appropriées sur l’étendue des autorisations qui peuvent être accordées, et compte tenu du secteur frontalier de la commune de Maribor, nous demandons des instructions sur la manière de procéder en pareil cas. Nous estimons que lesdites manifestations devraient être réduites au strict minimum.

Le 02/10/1946

En principe, il n’y a rien à redire à l’organisation de manifestations artistiques qui ne font que mettre en valeur des capacités physiques et mentales, si tant est qu’elles sont basées sur des numéros de cirque ou de comédie permanente, et si elles représentent un divertissement honnête, capable de supporter la critique de l’intelligentsia saine et populaire. Mais il faut refuser toutes les productions ayant un caractère d’escroquerie, qui ont recours à des capacités surnaturelles en apparence (magie, divination, etc.) ou pour but d’effrayer les personnes crédules.

Mort au fascisme, liberté au peuple.

Après sa libération, l’hypnotiseur se refit une place comme clown dans des spectacles destinés aux ouvriers et ouvrières de toute la Yougoslavie. Elis devint vendeuse chez un fleuriste. Plus tard, Svengáli se produisit dans des écoles, et au début des années 1960, alors qu’Elis souffrait de douleurs cardiaques et ne pouvait plus faire son travail de fleuriste, on lui accorda la grâce de continuer à hypnotiser des poulets dans les maisons de retraite et les orphelinats.

Dans les pays du CAEM, le Conseil d’Assistance Économique Mutuelle, le doryphore se multiplie. Un comité de lutte contre ce parasite est créé en Yougoslavie, mais ici, les gens ne prennent pas très au sérieux les directives de Moscou.

J’espère bien, Elis, répète d’année en année le maréchal et président Tito à chaque solstice d’hiver, alors qu’il emmène Elis de la rue Korutanska dans l’un de ses palais, j’espère bien que tu te rends compte que je pourrais l’écraser comme un mégot, ton Svengáli, et j’espère aussi que tu te rends compte que j’attends que tu reviennes à la raison et que tu reconnaisses… Viens, on va se promener, je vais te montrer les serpents de mon zoo personnel.

Ce chapitre humiliant se déroule d’année en année, le jour le plus court. Refermons la porte et ne l’ouvrons plus.

Entre Svengáli et Elis, Tito, le dictateur le plus populaire du vingtième siècle car le plus bienveillant, a fait irruption. Il prend ses aises dans leur vie comme un parasite, il y sévit comme un fléau.

Traduit par Benoît Meunier