Pavla Horáková

Théorie de la saugrenuité

2018 | Argo
  1. Voies de communication, ruptures de terrain et crise de la quarantaine.

J’embrassais du regard les bâtiments séculaires devant lesquels je passe depuis tant d’années en me rendant au travail. Leurs façades, noires près du sol et s’éclaircissant au fur et à mesure que montent les étages, prouvent que la pollution est plus importante au niveau de la chaussée. Je retins mon souffle, inconsciemment. Presque plus personne n’habite cette rue, ni les rues alentour, depuis des années. Les boutiques de rez-de-chaussée sont soit vides, soit occupées par des entreprises douteuses qui se relaient à grande vitesse. Il n’y a pas le moindre espace vert, rien ne dure ici hormis la crasse et l’Institut Transdisciplinaire d’Étude de l’Homme.

Le feu piéton, muni d’un dispositif sonore, s’est mis à cliqueter quatre fois plus vite en passant au vert. Je traversais la rue et me dirigeais droit vers la porte de métal, une relique des années soixante-dix qui jure avec le fronton néo-renaissance. Plus j’approchais, plus il m’était évident qu’elle me rebutait. Au bout de dix ans à avancer vers cette porte, parfois même lors des week-end et jours fériés, une aversion pour le bâtiment dans son ensemble et pour ce qu’il représentait s’était accumulée en moi. C’était surtout le matin que je me sentais accablée devant cette porte d’entrée similaire à celle d’un immeuble de l’époque de la normalisation… avec sa poignée en aluminium, sa vitre sale en verre à treillis métallique. Après toutes ces années, ma main avait sûrement laissé un creux d’usure dans ce métal.

J’inspirais une dernière fois l’air de la voie de circulation avant d’avancer dans l’entrée obscure. Cette puanteur, à l’intérieur, ne change pas avec les années. Elle se compose d’un mélange d’émanations extérieures, de renfermé, d’humidité, de tabac froid incrusté dans le réduit du concierge (s’il existe ici une interdiction de fumer, personne n’en tient compte) et d’exhalaisons de café instantané. Le papillonnement grenu du très ancien écran de la Tesla Merkura s’est vu remplacé par la lueur plus homogène du nouveau modèle de télévision.

Comme chaque jour, je saluais monsieur Kožnar, le concierge manchot qui officie en ces lieux depuis si longtemps qu’aucun employé ne se souvient de son prédécesseur. Monsieur Kožnar a vu passer une dizaine de chefs, a été témoin de cinq changements de nom de l’institution, de deux fermetures et des rénovations accomplies au fil de l’air du temps politique venu de par-delà ces murs.

L’autre constante, c’est la bibliothécaire de l’institut, Valérie Hauserová. Peu de gens se douteraient, à première vue, que cette discrète sexagénaire en blouse blanche de nylon est la plus diplômée et qualifiée de tout l’établissement. La professeure Hauserová a été directrice ici pendant quelques années, mais du jour au lendemain, peu avant l’expiration de son mandat, elle a posé sa démission. Elle a mis fin à toutes ses recherches en cours, a détruit ses dossiers et a déménagé son humble personne ainsi que ses affaires personnelles les plus indispensables dans un bureau plus petit avec une vue sur l’extérieur et un mobilier plus restreint.

Elle avait démissionné pour raisons personnelles. Son unique fils, un jeune garçon très original et très doué venait d’être porté disparu. On ne l’a toujours pas retrouvé. Elle n’en parlait jamais d’elle-même et après quelques essais infructueux pour orienter la conversation sur ce sujet, tout le monde avait renoncé à s’en enquérir. Chaque jour, elle arrive la première au travail, avant sept heures et elle ferme la bibliothèque à trois heures de l’après-midi. Ces horaires d’ouverture qui ne correspondent pas aux horaires de travail habituels font râler les employés, mais les bougonnements n’y ont rien fait et les conditions sont demeurées inchangées. Parfois, je passe la voir le matin, quand je n’ai pas trop d’énergie ou de motivation pour me mettre au travail. « Tu prends un thé vert avec moi ? » m’apostropha-t-elle de sa voix de fumeuse depuis sa porte. « L’eau est encore chaude. »

Quelque chose clochait. De ma vie, je n’avais encore jamais vu Valérie boire ou manger quoi que ce soit qui puisse ressembler à de la nourriture saine. Elle ne cachait pas son attitude méprisante envers les acquis de la nouvelle époque. Plusieurs fois par jour, elle se faisait un café turc dans un verre : le jus d’un marc de café bon marché arrosé d’eau bouillante auquel elle ajoutait deux morceaux de sucre. Devant mes yeux éberlués, elle m’indiqua deux verres fumants remplis d’un liquide bleu-vert. « Un godet de liqueur verte à l’eau chaude. Je crois que j’ai la crève. Ne me dis pas que tu n’en as jamais bu, Ada. » Connaissant Valérie, elle venait probablement d’inventer cette boisson à l’instant. Je me souvins que j’avais complètement oublié non seulement mon petit-déjeuner, mais aussi mon brossage de dents. Du peppermint à l’eau chaude, ce serait toujours mieux que du dentifrice.

« Tu veux un sucre ? » Je hochai la tête. « Je vais fumer une cigarette au balcon, tu viens ? » Son inconfortable bureau permet d’accéder à une terrasse qui jouxte la bibliothèque et qui donne sur la rue. Le lieu n’est pas idyllique, mais pour une fumeuse invétérée comme Valérie Hauserová, c’est une aubaine.

Assises à une table poussiéreuse, nous nous réchauffions les mains contre nos verres pleins d’une boisson à la teinte de poison. En-dessous, des files de voitures se traînaient, dosées avec régularité par les feux de signalisation. Péristaltisme des transports. Des rubans de véhicules avançaient d’un feu à l’autre à chaque contraction pour s’arrêter de nouveau. Et ça recommençait. Tout comme les intestins, les véhicules produisaient des gaz fétides. Inhaler volontairement une autre fumée et la relâcher dans l’atmosphère semblait presque prodigue. Ou peut-être au contraire l’environnement était-il si désespérément pollué que le fait de respirer quelques dizaines de substances cancérigènes supplémentaires n’avait plus aucune importance.

« Et Robert ? Des nouvelles ? », demanda Valérie au bout d’un moment.

« Non, rien. »

« Très bien », acquiesça-t-elle. Puis elle se tut.

Quelques mois auparavant, Robert était ce qu’on appelle une liaison sérieuse. Je l’avais rencontré à un moment où j’étais fatiguée des ratiocinateurs incapables d’installer une étagère. Alors je m’étais trouvé un mec qui avait peut-être juste un bac pro, mais qui semblait adulte, avait des muscles et sa propre entreprise ainsi qu’une voiture et se fichait totalement de mes deux doctorats. Je m’étais adaptée à sa virilité sans complexité et je m’étais persuadée que c’était ça, la vraie vie, que me renier ferait de moi une personne meilleure, une femme adulte. Le week-end, devant des émissions de sport, je cuisinais de la bonne grosse popotte traditionnelle familiale. Je passais la serpillère pour essuyer les gouttes dans les toilettes. La nuit, je mettais en cachette des boules Quies pour réussir à dormir malgré ses ronflements. Je m’étais habituée. Je m’étais éduquée à l’aimer et, d’une certaine manière, je comptais sur lui. La dernière fois que je l’avais vu, il était à la maison en train d’imprimer un document. Je n’avais même pas cherché à savoir ce que c’était, mon regard était plutôt tombé dessus par hasard. C’était un extrait de casier judiciaire vierge qu’il venait tout juste de fabriquer. Un faux. J’étais au courant d’une de ses condamnations avec sursis. Je n’avais appris que bien plus tard pour les autres et pour les saisies, une fois qu’il avait déjà pris la tangente. Il avait eu le temps de prendre toutes ses affaires et quelques-unes des miennes. Je ne sais pas dans quel pays il est allé fuir ses dettes. L’argent qu’il m’a emprunté pour l’investir à tort et à travers dans des voitures, je ne le reverrai jamais. Lui non plus, j’espère. En fait je suis contente qu’il soit parti. Je n’arrive simplement pas à me pardonner d’avoir été prête à me mettre à l’envers pour me conformer à lui et, surtout, aux conventions.

Ce qui m’est resté de lui, ce sont quelques trous de chevilles aux murs et une plaie béante à la place de ma confiance dans les gens. J’aimerais bien lui faire payer des dommages et intérêts pour ce pan de vie qui m’a échappé : « Tout ce qui t’arrive maintenant n’est que le prologue à des miracles qui seront révélés en leur temps », m’avait dit Valérie pour me consoler, à l’époque. J’attends toujours.

Nous avons regardé la circulation animée en bas. Les voitures, les gens, les marchandises, les pensées, tout ça, ça circule. Lorsque les voies de communication sont encombrées, rien ne va plus. Ma psy me l’a clairement expliqué en me répétant que je devais parler des problèmes, laisser circuler la parole, communiquer.

« Je me faisais la réflexion que, dans ces rues, rien ne dure à part la crasse », dis-je en pointant du doigt vers le bas. « Cette petite épicerie au coin de la rue, par exemple… Combien de magasins différents ce lieu a-t-il été ces dernières années ? Maintenant c’est à nouveau fermé. »

« C’est comme avec les veines, ma chérie. » La professeure Hauserová aspira une bouffée de fumée. « Ça, c’est une artère malade où ne circulent que des éléments toxiques, alors ses parois se resserrent. C’est comme si des cristaux de cholestérol s’y accrochaient. Et sur ces dépôts viennent se coller d’autres saletés. C’est pour ça que dans le quartier il n’y a que des sex-shops, des dépôts-vente et des salles de jeux. La saleté colle à la saleté », conclut-elle en soufflant ce qui lui restait de fumée.

Je poursuivis ma réflexion : « Ces boutiques douteuses se trouvent toujours dans des rues en pente. Tu l’avais remarqué ? Les rues où se trouvent les boulangeries, les cafés, les papeteries, les boucheries sont planes. Sitôt que ça commence à descendre essaiment les épiceries provisoires, les bars, les boutiques d’occasion, de location de robes de mariées, les bazars. »

Valérie réfléchit un instant. « Les gens n’aiment pas monter et descendre les rues, j’imagine. Autant les clients que les commerçants. C’est peut-être ce qui fait que les loyers y sont moins chers. Quand on veut ouvrir boutique et qu’on a besoin d’amortir rapidement l’investissement, c’est plus facile de trouver un local dans un endroit pas terrible. »

« Ou alors rien de bien ne tient dans les pentes à cause de la gravité », avançai-je. « La qualité reste en haut ou se déverse jusqu’en bas et dans la pente n’adhère que ce qui est particulièrement visqueux et gluant, sans que ça puisse rester bien longtemps non plus. »

Valérie me tapota l’épaule.

« Peut-être que je pourrais en parler à la réunion d’aujourd’hui, qu’est-ce que tu en dis ? » lui lançai-je avec un clin d’œil. « Il y a quelqu’un qui fait de la géo-anthropologie locale ici ? Ce serait un bon sujet de recherche : Contextes sociaux des phénomènes pathologiques sur les ruptures de terrain en milieu urbain. »

« C’est suffisamment débile pour obtenir un financement ! » Valérie se mit à tousser de rire. Moi, ça ne me faisait pas rire. Mes propres recherches stagnaient depuis un moment et je n’arrivais pas à les faire avancer. « Bon, allez ! Merci pour le thé vert ! »

« Pas de quoi », répondit Valérie. « Bon courage. »

Combien de fois, ces derniers temps, avais-je entendu ces mots-là ou même les avais-je prononcés ? Arrivait-il un moment précis dans la vie où les amis, pour se dire au revoir, passaient de « Bonne continuation ! » à « Bon courage ! » ? Peut-être que j’étais juste influencée par mes émotions du moment, que je ne voyais que les obstacles partout où je regardais ? Peut-être que c’était une manifestation de cette crise de la quarantaine dont on nous rebat les oreilles ? Sauf que, dans mon cas, elle arrivait avant que j’aie pu acquérir l’expérience et les biens matériels attendus à cet âge. On a beau s’habiller et se comporter comme des jeunes, repousser l’âge adulte et ses obligations, on ne peut pas berner le temps. La liste des mes manquements commençait à s’allonger dans mon curriculum vitae.

  1. Echelle de Bristol, charges historiques et week-end à la campagne.

L’échelle des selles de Bristol est un diagramme pratique qui aide patients et médecins à diagnostiquer les problèmes intestinaux. Elle affiche en couleurs explicites et dessins fidèles sept types de selles humaines depuis la grenaille dure à la fange marron. Le jour où, pour la première fois, j’en ai vu une, la paix s’est faite en moi. C’était la preuve que nous sommes tous égaux devant nos petites affaires et que je faisais partie intégrante de l’humanité. Nos réalisations quotidiennes aux toilettes, que nous tenons peut-être pour exceptionnelles, singulièrement désobligeantes ou encore source de soulagement, sont vécues avec le même désenchantement ou la même satisfaction dans des milliards de cabinets à travers le monde. Le numéro un sur l’échelle correspond à de petits marrons noirs desséchés. Le deux, des crottes compressées en un conglommérat semblable à des mûres oblongues. Le trois, un caca bien propret modérément plissé. Le quatre, un étron gras et fuselé. Le cinq, une merdouille gluante, le six une purée déchiquetée et, enfin, le sept une chiasse d’enfer.

J’en avais dégoté un poster en Angleterre que j’avais offert à Aleš Drlík pour son anniversaire, parce qu’il est très méticuleux concernant les excrétions. Ainsi, tous les matins à 8h05, il avait devant les yeux son échantillon et il pouvait comparer sa production avec les prototypes normés. Je ne fais plus attention à ce poster dans mes toilettes, toutefois mes visiteurs le trouvent perturbant. Peut-être que je devrais m’en débarrasser.

Lorsqu’on parvient à produire le deux, le trois ou le quatre pour lesquels le papier toilette n’est qu’une formalité, on éprouve du contentement. Je tirais la chasse sur un numéro deux parfait, saluais l’araignée qui avait élu domicile derrière la cuvette et me félicitais de ce bon commencement de journée. Ce serait probablement le seul acte positif de la journée. Mon agenda affichait un mauvais présage : « Anniversaire du chef ». À l’institut, cet après-midi, il allait y avoir une bringue. Le directeur fêterait ses cinquante ans et nul ne serait épargné. Pour ces occasions-là, j’ai encore en réserve des restes de paiements en nature reçus par mon père. Même au moment de sa désintégration personnelle, il avait gardé son bon sens au point de donner les articles les plus précieux, vins de domaine et alcools forts, à sa famille en priorité et de ne garder à la clinique que les bouteilles foireuses. Une bouteille de whisky, encore dans sa boîte d’origine, fera un cadeau convenable pour mon supérieur.

Pendant que je me brossais les dents, mon rêve de la nuit me revint. J’étais dans un château occupé par une famille d’aristocrates, une famille actuelle mais conservatrice. Dans la cour, des portes ornées de métal. Je frappe avec une sorte de pied-de-biche et la maîtresse de maison crie : « Non ! » Je trouve un creux à la surface de la porte, j’y glisse le pied-de-biche. À l’intérieur de la porte, habilement dissimulé, se cache un monocycle à selle blanche, du genre de ceux sur lesquels les clowns font de l’équilibrisme sur une corde, dans les cirques. Je crie : « Qui avez-vous voulu empêcher de devenir ce qu’il voulait ?! » Un sexagénaire obèse, assis dans une voiture ancienne proteste : « Nous ?! » À cet instant, il est évident pour moi que ce noble voulait devenir artiste quand il était jeune, mais que les traditions rigides de sa famille ne le lui ont pas permis.

Peu importe ce qu’est censé signifier ce rêve, je ne le raconterai pas à Aleš. Près de la Maison qui danse, je fis un peu de gymnastique pour éviter quelques touristes (que des niveau 5 et moins) et je continuais en montant par la rue Resslova. Cette rue a l’air d’être là depuis toujours, pourtant elle ne débouche sur le pont qui enjambe la Vltava que depuis à peine un siècle. Avant, elle s’arrêtait juste en-dessous de l’actuelle église Saints Cyrille et Méthode et, plus bas, jusqu’à la rivière se trouvaient des maisons. J’ai quelques lieux favoris sur mon trajet pour aller au travail. Ce sont pour moi des haltes d’observation. Par exemple, la place Karlovo. Un parc où il n’y a rien d’utile, si bien que les sans-abris s’y rassemblent. En quelques années d’observation, j’ai remarqué la chose suivante : les hommes qui sont à la rue ont, pour la plupart d’entre eux, une chevelure vraiment particulièrement épaisse. C’est évident. J’ai tant pratiqué l’observation que je peux exclure la partialité ou l’erreur. Il y a moins de 1% de chauves. Mais qu’en déduire ? Que leurs dures conditions de vie ne leur permettent pas de perdre leurs cheveux ? Que la vie en extérieur aurait développé chez eux un hirsutisme secondaire ? Que les gènes de capillarité épaisse et celui de la marginalité seraient liés ? Ça vaudrait le coup de faire une recherche sur cette question étant donné les flots d’argent qui partent dans toutes sortes de préparations pour renforcer la chevelure des hommes et atténuer l’alopécie. Les résultats d’une telle étude pourraient aider à identifier de façon préventive les gens ayant une tendance à la vie marginale ou encore à guérir la calvitie, si l’on suppose que le fait d’être chevelu est conditionné par le style de vie. Potentiellement, c’est une mine d’or. Comment étaient les cheveux de Kaspar, d’ailleurs ? Plongée dans ces réflexions, j’arrivais au travail.

En dehors du concierge manchot et de Valérie, la bibliothécaire, l’autre éminence grise de l’Institut Transdisciplinaire d’Études de l’Homme est Marcela Boháčková, secrétaire en chef du directeur. La gouvernance des secrétaires est un autre phénomène concomitant au fonctionnement des systèmes complexes. Une office manager a, de fait, plus d’influence que les travailleurs exécutifs. Elle décide du quotidien, manipule les décisions du chef, en prend même certaines à sa place et elle sait des choses sur tout un chacun. Elle se sustente d’activités productives, de formulaires de mission, de réglementations, d’attributions et de vexations. D’après moi, ce sont précisément des gens comme Marcela Boháčková qui, pour une grande part, sont responsables de la bureaucratisation et de la sclérose des systèmes par leur façon de coller aux règles et à leurs exigences sans âme. Dans son travail routinier, Marcela est à l’affût de la moindre soupape de créativité. Justement, le célébration des cinquante ans du directeur était une occasion bienvenue d’épanouissement. Il était impossible d’ignorer que Boháčková sortait de chez le coiffeur, portait des talons de deux centimètres plus haut qu’à l’ordinaire et que son maquillage était plus marqué ce jour-là. Elle faisait claquer ses talons dans les couloirs, parlait dans son portable à voix basse en cachant sa bouche avec sa main et en prenait des airs de conspiratrice. Je ne voulais même pas imaginer quelle petite surprise elle préparait au chef. J’allais immédiatement me planquer dans mon bureau. Aujourd’hui, j’allais faire avancer mon travail, je me l’étais jurée. J’ouvrais le document intitulé NOTES. Des idées notées dans le désordre qui, d’une manière ou d’une autre, étaient en lien avec mon sujet de recherche : la sympathie réciproque entre les gens sur la base du premier regard. Je le parcourais point par point.

  • Les sympathies réciproques se jouent-elles au niveau du cortex cérébral ou des structures supérieures du cerveau ?
  • Est-ce que, comme chez les chiens, certaines races ne se supportent pas malgré l’absence d’expérience négative préalable ?
  • Comparatif ADN : les gens qui éprouvent de la sympathie réciproque ont-ils le même type génétique ?

Ici, suivait la référence d’une étude américaine récente qui identifie deux gènes particuliers censés influencer l’amitié. Les porteurs d’un de ces gènes passent du temps ensemble tandis que les porteurs de l’autre s’évitent. Le directeur de ces recherches a articulé l’idée révolutionnaire que les gènes pourraient expliquer pourquoi, sans raison particulière, nous aimons bien ou pas les gens que nous rencontrons. « Bien souvent, nous ressentons une aversion ou un attachement instinctif, sans savoir d’où ils nous viennent », avais-je relevé dans l’abstract. En voilà une remarque vraiment révolutionnaire. Bien sûr, l’hypothèse selon laquelle les gènes concernés peuvent se manifester à travers des caractéristiques physiques discernables paraissait raisonnable.

Mon corps fut de nouveau parcouru d’une onde de déplaisir. Plus ça allait, plus j’avais le sentiment que la sympathie et l’antipathie réciproques ne dépendait ni des gènes ni de l’expérience, mais d’une sorte de métaphysique. Sauf que je n’allais pas m’en tirer avec le karma et les vies antérieures à l’Académie. Même si je suis persuadée qu’ils sont inscrits dans les gènes tout autant que dans le radix. Explorer la compatibilité des thèmes astraux m’amuserait bien plus que de séquencer l’ADN. Sur le plan diagnostique, étant donné mon objectif, c’est précis et, de plus, largement plus rapide. Une pensée me traversa l’esprit : je suis au mauvais endroit ici, je ne suis pas à ma place. Je cliquai sur le fil d’actualité.

« Le conducteur d’un camion transportant un chargement d’eau minérale a perdu le contrôle de son véhicule dans la ville de Mohelnice, district de Šumperk. L’accident n’a, heureusement, fait aucune victime. Les freins du camion ont lâché. Le conducteur ayant dépassé la zone de stationnement d’urgence, le camion s’est élancé à contre-sens à travers l’agglomération. Le conducteur a réussi à éviter piétons et automobiles avant de stopper sa course dans le jardin d’un particulier, nous a annoncé le porte-parole de la police locale. »

Mrázek, mon collègue, apparut à la porte. J’eus alors une idée.

« Dis, Ivan, tu viens d’où, toi, en fait ? »

« À côté de Šumperk, pourquoi ? »

« Rien, juste comme ça… »

Mrázek posa son sac, se lava les mains et les tartina de crème hydratante. Je ne sais pas pourquoi, mais je me mis à le percevoir, plus qu’auparavant, comme quelqu’un de proche.

« Ivan… tu n’as pas l’impression, parfois, que nous sommes complètement inutiles ? Je veux dire… l’Institut… notre travail… nos ridicules recherches… que c’est complètement inutile… »

Mrázek, tout en se pommadant soigneusement les doigts l’un après l’autre, me répondit comme s’il parlait à une gamine :

« Écoute… Il est possible que les résultats de nos recherches n’apportent rien d’utile, mais il faut bien que quelqu’un s’en assure, non ? Moi, je ne vois pas les choses comme ça. Pour moi, ce qui importe, c’est que je me sois trouvé une place dans ce monde et que j’arrive à me faire payer pour ça. Ça prouve mon aptitude à survivre. J’ai résisté à la concurrence, je n’ai pas été exclu du marché du travail et mon existence est légitimée. » Il m’adressa un sourire qui semblait signifier que c’était une espèce de victoire vitale.

« Ça ne te pose jamais de problème, le fait que nous ne créons aucune valeur ? Nous n’extrayons pas de charbon, nous ne soignons pas les gens. »

« Si tu extrayais du charbon, tu te reprocherais de polluer. Si tu soignais les gens, tu devrais peut-être sauver un Hitler d’une maladie mortelle. Se soigner, ça coûte de l’argent et, de toute façon, on finit tous par mourir. L’avantage indubitable de notre travail, c’est que nous ne faisons de mal à personne. Tant que l’État nous entretient, nous faisons ce qu’on nous demande. Nous ne sommes sans doute pas si inutiles, puisqu’on trouve de l’argent pour nous. »

Dans son pragmatisme, Ivan avait raison. Ou alors il ne doutait pas tant de lui-même. Enfin, en l’occurrence il n’admettait pas le doute.

Je passais le restant de la matinée à actualiser mes listes de sondés et de participants volontaires aux recherches afin de pouvoir les rappeler à l’avenir. La pause déjeuner me libéra. Pendant toute ma scolarité, j’avais passé mon temps à regarder par la fenêtre en rêvassant à des promenades matinales dans une Prague fraîche, couverte de rosée, encore vide de passants ; je flânais dans la cour déserte du château, je contemplais la rivière et les monuments. Les fois où, par hasard, je m’étais retrouvée hors de l’école le matin, la lumière avait une couleur différente. Cette réalité extraordinaire, défendue aux gens du commun était enivrante. Aujourd’hui, la ville n’est plus aussi magique, parce qu’elle est bondée aussi bien les jours ouvrés que les jours fériés. Malgré cela, lorsque je suis assise au travail, cette vision exerce toujours son charme. Aujourd’hui, pour la première fois, je m’arrêtais un instant là-dessus : je suis majeure, responsable de mes actes, je réponds de moi-même et, pourtant, je n’ai aucune liberté de mouvement. Je dois rester toujours au même endroit, inscrire mes entrées et sorties dans un registre et on me donne l’autorisation d’être ailleurs au maximum cinq semaines par an. La permission d’aller déjeuner représente une chance bienvenue de sortir. C’est ça, la maturité dont nous rêvions ? Comment se fait-il que personne ne trouve ça absurde ? Comment avons-nous pu laisser faire ça ?

Je pris une bouffée de liberté sur l’avenue fétide. J’eus envie d’aller sur la place Venceslas. Elle a beau être un étalage d’arbitraire commercial, elle est restée liée pour moi à la liberté et aux bons moments. En tant que filles de banlieue, nous y venions juste pour nous promener après l’école, portant nos meilleurs vêtements, parfumées avec du spray d’Allemagne de l’ouest. Je sens encore cette odeur chaque fois que j’y suis.

Au milieu de la place, je m’enfonçais dans un passage et m’achetais une glace servie dans une coupe en gaufrette. C’était la première fois de ma vie que je m’offrais une glace en guise de déjeuner. De la véritable crème fouettée, des morceaux de fruits frais, des tranches de banane, le tout parsemé de nougatine. La même saveur qu’il y a vingt ans. Cette composition familière, fidèle, apaisante, me rendit des forces. Je me délectais en marchant et en regardant les vitrines. Alors que je passais devant le McDo, une noisette faillit jaillir de ma nougatine. De l’autre côté de la vitre, Valérie était assise à une table. Cette femme qui évitait au maximum tout ce qui était commercial et à la mode était assise là, à siroter un Coca et à grignoter des frites. Je finis de croquer ma gaufrette et j’entrais. J’allais droit vers elle. Une fois que je lui eus demandé sans détours ce que, bon dieu, elle pouvait bien faire là, elle me répondit sans détours. Elle me dit que Kaspar avait l’habitude de venir s’asseoir exactement ici et d’observer quelque chose, qu’elle essayait d’élucider ce que ça pouvait bien être. C’était sans doute la première fois que, de son plein gré, elle parlait de son fils disparu. J’en étais tellement abasourdie que je fus incapable de lui poser d’autres questions. Valérie changea de sujet immédiatement.

« Viens, je vais te montrer quelque chose. »

Nous sommes sorties et passées devant un groupe de drogués avec des chiens qui se disputaient à grands cris devant l’entrée du métro. Des types poisseux, édentés, faisaient des allers-retours obstinés d’une démarche neurasthénique, une fille à la peau de vieillarde, les racines de ses cheveux tranchant avec leur coloration sur plusieurs centimètres, triturait ses croûtes à l’avant-bras. Nous avons contourné Saint Venceslas et nous sommes dirigées vers la rue Ve Smečkách. Tout Pragois ayant un peu de jugeotte l’évite si possible, depuis des années elle est tristement célèbre pour ses maisons de passes, ses cabarets louches et ses attrape-touristes. Le soleil n’y pénètre presque pas, il n’y a pas l’ombre d’un arbre ni le moindre morceau de pelouse. Dans tout ce marasme, sort du lot un théâtre très en vue. « Zone maléfique hors de vue », dis-je, en référence à la pente ascendante de la rue.

« Précisément. Je pensais à ta remarque sur les zones pathogènes. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Cette rue avait déjà mauvaise réputation au moyen-âge. Son nom vient de l’expression „smek hače“ qui signifie „baisser son pantalon“. C’est probablement une légende, mais elle souligne la réputation de cette rue. Il est fort probable que les forains venaient ici commettre des écarts, folâtrer. »

Nous sommes passées devant un autre lieu de débauche ostensible et Valérie s’est arrêtée devant un bâtiment rose qui portait l’inscription HOSTEL. Des vapeurs de cuisine se répandaient depuis l’entrée.

Elle m’indiqua le mur au-dessus du porche : « Regarde ça. »

« Dans cette maison, en 1880-1881, vécut le scientifique serbe Nikola Tesla », lis-je sur la plaque commémorative. Je ne me doutais pas que Nikola Tesla avait séjournée à Prague, à plus forte raison pendant une si longue période.

« Il a étudié à l’école technique, mais il n’était pas heureux ici. Il s’est heurté à la stupide bureaucratie autrichienne, dans sa version tchèque. » Ça me paraissait être une raison mesquine pour que quelqu’un, à plus forte raison un Slave, se mette à abhorrer la Prague de l’époque, une si belle ville en plein épanouissement. Toutefois, en y réfléchissant… une personne aussi sensible que Tesla ne pouvait tout simplement pas se sentir bien en étant logée dans un endroit pareil. Valérie ajouta :

« Il devait être terriblement tourmenté ici. Aujourd’hui, nous dirions que cette rue dégage une mauvaise énergie. Et à Prague, il y a pas mal de zones maléfiques séculaires. »

Visiblement, elle avait vraiment réfléchi à la question. « Par exemple, là, juste en face », dit-elle en pointant son doigt dans la direction de la place. « De l’autre côté de la place Venceslas, la rue Opletalova. C’est une rue très ancienne. Au quatorzième siècle, on l’appelait La Pouillerie. Et qu’est-ce qui s’y trouve maintenant ? »

« Sherwood ! » m’écriai-je. Au début des années quatre-vingt-dix, le parc devant la gare centrale s’était peuplé jour après jour de prisonniers amnistiés. Depuis cette époque, il reste peuplé de clochards. La Pouillerie d’autrefois fourmille toujours des pauvres d’entre les pauvres.

« Et, que je n’oublie pas, juste à côté se trouve encore la Palais Petschek où siégeait la Gestapo pendant la guerre. Un peu plus loin, les communistes ont leur siège aujourd’hui. C’est tout simplement une zone crépusculaire. Ou bien, considère aussi la rue Bartolomějska », poursuivit-elle. « Au moyen-âge, il y avait des bordels et sous le communisme la police politique, c’est là qu’on interrogeait et torturait les opposants politiques. Je n’aime pas cette rue, on sent tout ça encore dans son atmosphère. »

« Il faudrait se procurer une carte historique de Prague avant d’emménager quelque part », dis-je en souriant. « Ou avant d’investir dans l’immobilier. Ça pourrait être utile à Aleš pour sa start-up : Conseils en charges historiques des lieux. Certains riches ont l’esprit ouvert sur les manifestations paranormales. C’est Sylvie qui me l’a dit. Contrairement à moi, elle fréquente des millionnaires. »

(…)

Traduction Eurydice Antolin